Par La rédaction | Lementor.net
Il faut parfois s’interroger sur ce que dit une société de son état de santé démocratique quand une poignée de main devient un événement politique. Karim Wade a serré la main de Macky Sall. Karim Wade a serré la main de Bassirou Diomaye Faye. Et voilà que les réseaux sociaux sénégalais s’embrasent, les éditorialistes s’agitent, les militants hurlent à la trahison. Trahison de quoi exactement ? De quelle cause un homme trahit-il les principes en saluant correctement deux présidents de la République ?
Cette hystérie du geste politique dit une réalité profonde et préoccupante. Le Sénégal, qui s’est longtemps distingué en Afrique de l’Ouest par sa culture du dialogue et sa capacité à traverser les alternances sans rupture violente, est en train de glisser vers une politique du tout ou rien dans laquelle chaque acteur doit choisir son camp, afficher ses haines et faire de la confrontation permanente sa carte d’identité politique. C’est une régression. Et c’est dangereux.
Karim Wade est un fils de président emprisonné six ans pour des raisons que ses partisans contestent. Il a vécu son exil politique au Qatar comme un banni. Il est rentré au Sénégal en 2024 dans des conditions négociées dont les termes n’ont jamais été entièrement publics. Son parti, le PDS d’Abdoulaye Wade, est une formation politique légale dotée d’une base militante réelle. Dans ce contexte, Karim Wade peut parler à qui il veut. Il peut serrer la main de Macky Sall sans que cela constitue un scandale d’État. Il peut rencontrer Diomaye Faye sans que cela constitue une trahison des valeurs de l’opposition. Ce sont des gestes politiques normaux dans une démocratie normale. Le problème est que le Sénégal politique de 2026 n’est plus tout à fait normal.
La polarisation extrême que produit la guerre entre Diomaye et Sonko a contaminé l’ensemble du débat public. Tout geste doit être interprété. Toute rencontre doit être décodée. Toute poignée de main doit révéler une alliance secrète ou une capitulation honteuse. Cette grille de lecture paranoïaque épuise les démocraties de l’intérieur bien plus sûrement que les coups d’État ne le font de l’extérieur. Elle transforme les citoyens en militants d’une guerre civile froide où l’adversaire est traité en ennemi et où le dialogue est perçu comme une faiblesse.
L’histoire politique sénégalaise devrait pourtant servir de boussole. En 2000, Abdou Diouf a passé le flambeau à Abdoulaye Wade après vingt ans de présidence socialiste, dans une cérémonie sobre qui a dit à toute l’Afrique ce que valait la démocratie sénégalaise. En 2012, Wade a accepté sa défaite face à Macky Sall malgré les tensions de la campagne. Ces moments de grandeur républicaine n’étaient pas des moments où les acteurs politiques s’aimaient. C’étaient des moments où ils respectaient les règles du jeu démocratique au-dessus de leurs intérêts personnels. C’est cela la démocratie mature. Pas l’absence de conflits. La capacité à les gérer sans nier la légitimité de l’adversaire.
Ce que les contempteurs de la poignée de main de Karim Wade ne veulent pas entendre, c’est que la démocratie a besoin de passerelles entre ses acteurs pour fonctionner. Que les ennemis d’aujourd’hui peuvent être les alliés de demain sur un sujet précis d’intérêt national. Que la courtoisie républicaine n’est pas de la complicité mais du respect des institutions. Et que dans un pays confronté à une crise institutionnelle entre son président et son ancien Premier ministre, à une révision constitutionnelle invalidée, à un vote de confiance qui approche le 25 août et à des élections municipales en 2027, le Sénégal a davantage besoin d’acteurs politiques capables de se parler que d’acteurs capables de se haïr avec panache.
Karim Wade a serré des mains. C’est une bonne nouvelle, pas un scandale.
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