Par La Rédaction | Lementor.net
Le triomphe était total. Les 47 820 milliards de FCFA mobilisés lors du Groupe consultatif des 8 et 9 juillet 2026 au Sofitel Hôtel Ivoire avaient fait le tour du monde économique et financier. Quatre fois et demie l’objectif initial. Trois mille participants venus de 49 pays. Le vice-secrétaire général des Nations Unies et le vice-président de la Banque mondiale présents à Abidjan. Un narratif ivoirien parfaitement rodé, porté par le reclassement FMI en risque faible de surendettement obtenu quinze jours avant l’ouverture des travaux. Dans ce concert d’éloges, une voix discordante s’est élevée deux jours après la clôture. Elle vient d’Ahoua Don Mello. Et elle mérite d’être entendue.
Docteur ingénieur, ancien ministre d’État sous Laurent Gbagbo, candidat à la présidentielle de 2025 avec une base militante réelle, Don Mello a publié le 11 juillet 2026 une note de quatre pages dense, précise et techniquement argumentée sur le Groupe consultatif. Son titre dit l’essentiel : Groupe consultatif pour le financement du PND de la Côte d’Ivoire : la souveraineté en danger. Ce n’est pas un pamphlet politique. C’est une analyse économique qui mérite d’être discutée sur le fond plutôt que d’être balayée comme une posture d’opposition.
Don Mello commence par une mise en perspective historique qui dit la valeur de son regard. En 2012, la table ronde de Paris pour le PND 2012-2015 avait mobilisé 4 300 milliards de FCFA, soit 2,15 fois l’objectif, avec un taux d’exécution global de 118,3 %. En 2016, le Groupe consultatif pour le PND 2016-2020 avait atteint 7 700 milliards, soit 1,74 fois l’objectif, mais avec un taux d’exécution de seulement 38 % lors de la première année. En 2022, le Groupe consultatif pour le PND 2021-2025 avait enregistré 15 706 milliards d’annonces, mais à fin 2023, soit dix-huit mois après les annonces, le taux d’exécution global n’était que de 53,7 %. Et maintenant en 2026, les 47 820 milliards mobilisés représentent 4,29 fois l’objectif et dix fois le coût total du PND 2012-2015. Cette progression exponentielle des annonces, qui dit une confiance croissante des bailleurs mais aussi une inflation des besoins, pose selon Don Mello une question que personne ne formule dans les salles de conférence : la Côte d’Ivoire a-t-elle la capacité réelle d’absorber et d’exécuter des engagements d’une telle ampleur ?
L’histoire des PND précédents apporte sa propre réponse. Le décalage chronique entre les annonces et leur exécution est documenté et récurrent. Seul un tiers des engagements du PND 2016-2020 a été exécuté la première année. À mi-parcours du PND 2021-2025, le taux d’exécution était à peine supérieur à la moitié. Ce n’est pas une critique de la volonté gouvernementale. C’est une réalité structurelle des systèmes de passation de marchés, de déblocage des financements et d’exécution administrative qui ne change pas par décret. Quand on annonce 47 820 milliards en une journée et que l’expérience dit que le taux d’exécution première année tourne entre 38 % et 54 %, la question de la gestion des flux de trésorerie qui en résulte mérite d’être posée publiquement.
Sur la dette, Don Mello conteste la lecture rassurante que le gouvernement tire du reclassement FMI. La dette publique est à 57,1 % du PIB fin 2025. Les projections gouvernementales la voient baisser vers 45 % à l’horizon 2031. Mais la tendance est haussière depuis 2012, dit-il, et ces projections sont par nature optimistes. Plus préoccupant : le cumul des engagements du Groupe consultatif, 47 820 milliards, représente près de 77 % du PIB estimé de la Côte d’Ivoire en 2026, évalué à 62 340 milliards de FCFA. Ce chiffre ne signifie pas que la dette va automatiquement exploser puisque ces engagements s’échelonnent sur cinq ans et ne seront pas tous décaissés. Mais il dit que la gestion des flux de trésorerie entre les décaissements effectifs, le service de la dette et les recettes fiscales sera un exercice d’équilibrisme permanent qui ne supporte pas les approximations.
Sur la pauvreté et le contenu local, c’est là que Don Mello pose sa question la plus politiquement sensible et la plus économiquement légitime. Le taux de pauvreté est passé de 55 % en 2011 à 37,5 % en 2025 en valeur relative. C’est réel. Mais en valeur absolue, le nombre de pauvres est resté stable autour de 10 millions de personnes. L’élasticité de la pauvreté par rapport à la croissance est faible : une croissance de 1 % du PIB n’entraîne qu’une baisse de 0,6 % du taux de pauvreté. Ce chiffre est révélateur d’une croissance dont les bénéfices ne se diffusent pas suffisamment vers les populations les plus vulnérables. La question que pose Don Mello est directe : ces milliards annoncés bénéficieront-ils réellement aux opérateurs locaux et aux populations, ou resteront-ils confinés dans les circuits de la dette et des grands projets au profit des multinationales ?
Il ne se contente pas de critiquer. Il propose. Sa première proposition est structurelle : la première journée du Groupe consultatif devrait être consacrée aux partenaires et investisseurs locaux, fonds souverain, banques, assurances, marchés financiers, organisations patronales, chambres de métiers, qui joueraient le rôle de locomotive du financement avant que les partenaires internationaux n’arrivent en deuxième journée. Cette inversion de séquence dit une philosophie : la locomotive du développement ivoirien doit être ivoirienne. Les financements extérieurs doivent venir compléter une dynamique locale plutôt que la conditionner. Sa deuxième proposition est sociale : concentrer davantage les financements sur les secteurs à fort impact direct sur la pauvreté, éducation, santé, agriculture moderne, industrie locale, économie numérique et plein emploi, plutôt que sur les grands chantiers d’infrastructure dont les retombées locales restent limitées.
Ce que cette analyse d’Ahoua Don Mello dit au fond, et ce que lementor.net doit nommer sans détour, c’est que le débat sur le PND 2026-2030 ne peut pas se réduire à une célébration des annonces. La Côte d’Ivoire a su convaincre les marchés internationaux, et c’est une performance réelle qui mérite d’être saluée. Mais convaincre les marchés et transformer cette conviction en bien-être pour dix millions de pauvres sont deux actes différents dont le second est infiniment plus difficile que le premier. Les quatre critiques de Don Mello, la vente aux enchères sans contenu local, le décalage chronique entre annonces et exécution, la dépendance excessive au secteur privé extérieur et le risque de surchauffe de la dette, méritent des réponses précises et publiques de la part du gouvernement, pas le silence qui accompagne souvent les voix discordantes dans les moments de triomphe officiel.
Le succès d’un plan de développement ne se mesure pas le jour de son lancement. Il se mesure dans cinq ans, quand on comparera les 47 820 milliards annoncés avec les montants effectivement décaissés, les emplois effectivement créés et les ménages effectivement sortis de la pauvreté. C’est à cette aune que Don Mello et tous ceux qui partagent ses interrogations demanderont des comptes. Et c’est à cette aune que la Côte d’Ivoire sera jugée.
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