Par La Rédaction | Lementor.net
Le 6 juillet 2026, le capitaine Ibrahim Traoré a célébré le deuxième anniversaire de la Confédération des États du Sahel avec un discours axé sur l’unité, la résilience et la poursuite des objectifs de souveraineté. Il a salué une étape décisive dans l’histoire des trois États membres et dénoncé une guerre imposée par l’impérialisme et ses relais locaux. Le général Abdourahamane Tiani du Niger a fait de même le 25 juillet en dressant un bilan qu’il qualifie de positif dans les domaines de la défense, de la diplomatie et du développement. Ces discours sont ceux de dirigeants qui ont besoin de convaincre leurs opinions publiques que l’aventure vaut ses coûts. Quand on regarde les faits, l’image est plus contrastée.
L’AES est née le 16 septembre 2023 de la signature de la Charte du Liptako-Gourma par le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Elle s’est transformée en Confédération en juillet 2024 à Niamey. Sa raison d’être était triple : créer un mécanisme de défense collective face aux menaces sécuritaires, affirmer la souveraineté des trois États contre ce qu’ils présentaient comme l’ingérence française et occidentale, et construire un espace d’intégration économique alternatif à la CEDEAO qu’ils venaient de quitter. Deux ans après, chacun de ces trois objectifs a produit des résultats partiels qu’il faut examiner sans complaisance.
Sur la sécurité, les juntes revendiquent des progrès. Le Burkina Faso affirme avoir porté la reconquête territoriale à 72,70 % en juin 2025 contre 70,89 % six mois plus tôt. Le Mali annonce des succès opérationnels dans plusieurs zones. Ces chiffres sont les leurs. Ils ne sont vérifiables par aucune source indépendante dans des pays où les journalistes étrangers sont expulsés et les organisations humanitaires contraintes à un silence forcé. Ce qu’on sait avec certitude parce que des sources multiples et convergentes le documentent, c’est que les attaques jihadistes du JNIM et de l’EIGS continuent de frapper Tillabéri au Niger, le Gourma au Burkina, le centre et le nord du Mali. Que plus de trois millions de déplacés internes sont recensés dans le Sahel central. Que l’offensive coordonnée du 25 avril 2026 contre cinq villes maliennes simultanément, dont Kati où la résidence du ministre de la Défense a été détruite et ce dernier tué, a démontré que le JNIM dispose d’une capacité de frappe stratégique que ni les FAMa ni l’Africa Corps ni la force conjointe de 5 000 hommes annoncée en janvier 2025 ne peuvent contenir. Ce n’est pas un bilan de victoire. C’est un bilan de résistance dans lequel l’ennemi reste maître de l’initiative.
L’alliance avec la Russie via l’Africa Corps a produit des résultats mitigés. Les combattants russes ont apporté des capacités techniques, de la formation et du matériel qui manquaient aux armées locales. Mais les retraites sous escorte ennemie à Kidal, à Aguelhoc, les pertes en hélicoptères, la mort d’un équipage à Wabaria et l’humiliation du convoi de soixante véhicules bloqué à moins de cent kilomètres d’Anéfis le 9 juillet 2026 disent que ce partenariat ne suffit pas à gagner la guerre. La Russie elle-même, engagée en Ukraine avec ses ressources principales, ne peut pas consacrer à l’Africa Corps les effectifs qui changeraient réellement la donne.
Sur l’économie, le bilan est fragile. Le Niger a frappé fort en nationalisant en juin 2025 une partie de ses ressources minières et pétrolières. Le Mali a renégocié certains contrats miniers. Le Burkina a tenté de relancer sa production aurifère sous contrôle public plus étroit. Ces mesures ont une cohérence souverainiste réelle. Mais elles ont aussi des coûts. Les investisseurs étrangers reculent. Les partenaires techniques se raréfient. La Banque confédérale pour l’investissement et le développement annoncée comme acquis majeur par le général Tiani dans son discours du 25 juillet n’a pas encore démontré sa capacité à mobiliser les capitaux nécessaires au développement des trois pays. Et les économies des trois États restent extrêmement fragiles : le Niger vit sous sanctions pétrolières partielles, le Mali perd des recettes fiscales dans les zones qu’il ne contrôle plus, le Burkina opère dans un état d’urgence économique permanent dans sa moitié nord.
Sur les libertés, la situation s’est détériorée rapidement. Les organisations internationales de défense des droits humains documentent une dégradation accélérée des libertés fondamentales dans les trois pays. Les partis politiques sont interdits au Mali depuis mai 2025. Les associations civiles sont dissoutes ou muselées. Les journalistes sont expulsés ou emprisonnés. Et les populations civiles paient le prix le plus lourd d’une stratégie militaire qui produit des exactions documentées par Human Rights Watch : dans certaines zones, les victimes civiles attribuées aux forces de sécurité et à leurs alliés dépassent celles attribuées aux groupes jihadistes.
Ce que deux ans d’AES ont produit de certain est plus modeste que les discours d’anniversaire ne le disent. Un front commun diplomatique réel qui a réussi à résister aux pressions de la CEDEAO et à maintenir une solidarité de façade entre les trois régimes. Un symbole fort pour une partie des opinions publiques africaines qui se reconnaissent dans le discours souverainiste anti-occidental. Et une démonstration que trois pays militairement fragiles peuvent tenir ensemble face à des pressions extérieures si leur cohésion de leadership est suffisante.
Ce que deux ans n’ont pas produit est tout aussi instructif. La sécurité des populations n’est pas améliorée. Les économies ne se sont pas émancipées de leurs dépendances structurelles. Les libertés publiques se sont restreintes. Et la visite de Diomaye Faye à Bamako ce 28 juillet 2026, neuf jours après sa prise de présidence de la CEDEAO, dit que même les juntes sahéliennes comprennent qu’elles ne peuvent pas rester indéfiniment dans un isolement régional que leurs propres populations finissent par payer trop cher.
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