Par La Rédaction | Lementor.net
Il faut imaginer une ville qui grandit de 300 000 personnes par an. Qui accueille chaque jour des centaines de familles venues des régions de l’intérieur avec leurs enfants, leurs rêves et leurs valises. Qui construit des tours de bureaux pendant que ses égouts débordent sous les pluies de juin. Qui inaugure des autoroutes pendant que ses autobus brûlent dans leurs dépôts à trois reprises en onze mois. Qui célèbre ses 12,26 milliards de dollars de valeur ajoutée manufacturière pendant que 32 355 élèves n’ont pas de classe à rejoindre à la rentrée et que 155 sinistrés dorment dans une école de Koumassi parce que les dispositifs d’hébergement d’urgence sont pleins avant même d’être suffisants. Cette ville existe. Elle s’appelle Abidjan. Et elle court après elle-même depuis si longtemps que personne ne semble plus surpris par l’écart entre ce qu’elle montre et ce qu’elle est.
Les signaux qui s’accumulent depuis le début de l’année 2026 disent cet écart avec une précision que les statistiques de croissance ne capturent pas. L’incendie du dépôt 5 de la SOTRA à Koumassi en septembre avec 40 bus calcinés est le troisième incendie de ce type en onze mois dans les installations de la société après celui d’octobre 2025 à Koumassi et celui de novembre 2025 à Abobo. Trois incendies. Plus de 72 bus détruits. Un parc vieillissant dont les systèmes de prévention incendie n’ont manifestement pas été modernisés au rythme de la croissance des besoins et de la valeur du patrimoine à protéger. Les inondations de juin 2026 qui ont tué 59 personnes dans des quartiers où les canaux de drainage n’ont pas suivi l’extension urbaine accélérée des dix dernières années. L’effondrement d’un échafaudage à Agboville en août 2026 avec neuf victimes sur un chantier dont les normes de sécurité n’avaient visiblement pas été respectées. Ces faits ne sont pas des accidents isolés que la malchance explique. Ils disent un système urbain qui fonctionne en permanence au-delà de sa capacité de gestion et dont les marges de sécurité ont été progressivement érodées par la pression démographique et le sous-investissement dans la maintenance.
La croissance démographique d’Abidjan est documentée et irréversible à court terme. Avec plus de six millions d’habitants en 2026 et une projection à huit millions d’ici 2035, la ville est l’une des métropoles africaines qui croît le plus vite sur le continent. Cette croissance est portée par deux moteurs simultanés qui ne montrent aucun signe de ralentissement. Les migrations internes depuis les régions de l’intérieur ivoirien attirées par l’économie formelle abidjanaise et par les opportunités que les grandes villes offrent à des jeunes que l’agriculture familiale ne peut plus absorber. Et les retours de la diaspora encouragés par la stabilité politique et économique du pays depuis 2012 et par les nouvelles opportunités qu’une économie en croissance à 6 % par an génère dans les secteurs du commerce, de la finance, de la tech et des services. Ces deux flux sont une richesse démographique que le PND 2026-2030 cite comme l’un des atouts de la Côte d’Ivoire et comme le carburant du dividende démographique que le forum du 8 septembre à Abidjan réunissant huit pays africains cherchait à comprendre. Ils sont aussi une pression quotidienne sur des infrastructures dont les capacités ont été conçues pour une ville deux fois moins peuplée.
La solution n’est pas seulement financière même si le déficit de financement est réel et documenté. Elle est institutionnelle. Abidjan souffre d’une gouvernance urbaine fragmentée entre le District autonome dirigé par le gouverneur Robert Beugré Mambé jusqu’à sa nomination comme Premier ministre, les dix communes dont les maires ont des ressources très inégales, le gouvernement central qui finance les grands projets mais ne coordonne pas toujours leur exécution et des sociétés publiques comme la SOTRA, la CIE et la SODECI dont les stratégies d’investissement ne sont pas toujours harmonisées. Un bus de la SOTRA brûle dans un dépôt dont les systèmes de sécurité incendie dépendent du budget propre de la société. Les canaux d’assainissement débordent dans des quartiers dont la mairie n’a pas les moyens de les entretenir selon les standards requis. Les élèves non affectés attendent une décision d’une Direction de l’Orientation des Bourses dont les systèmes informatiques peinent à traiter en temps réel des flux de demandes qui augmentent chaque année. Ces ruptures institutionnelles ne sont pas des défaillances individuelles. Elles sont le résultat prévisible d’une gouvernance fragmentée qui attribue les responsabilités sans attribuer les moyens qui vont avec.
Ce que le gouvernement a annoncé comme réponse systémique est le Plan de modernisation d’Abidjan dont certains projets sont déjà en cours et visibles : le prolongement du métro aérien, les travaux de voirie dans plusieurs communes, la modernisation du marché de Treichville. Ces projets sont réels. Ils ne constituent pas encore une stratégie intégrée de gouvernance métropolitaine qui traite simultanément les transports, l’assainissement, le logement, l’éducation et la sécurité dans une vision cohérente à l’horizon 2030. Ce que le ministre de la Transformation numérique appelle un système intelligent pour la carte scolaire, ce que la CIE appelle le renforcement du réseau HTB d’Abidjan Sud et ce que la SOTRA appelle la modernisation de sa flotte sont trois projets sectoriels qui courent en parallèle sans se parler suffisamment. Abidjan mérite mieux que l’addition de bonnes intentions mal coordonnées. Elle mérite une gouvernance métropolitaine intégrée dont l’absence est peut-être le plus grand risque pour la stabilité sociale d’une ville qui a tout pour réussir et dont les fractures urbaines pourraient un jour coûter plus cher que tous les projets d’infrastructure réunis.
Leave a comment