Par La Rédaction | Lementor.net
La Commission électorale indépendante est dissoute depuis le 6 mai 2026. Son liquidateur Lassana Sylla a été nommé le 7 septembre 2026 après 124 jours de vide institutionnel que ni le gouvernement ni les partis d’opposition n’ont expliqué clairement. La nouvelle architecture électorale tripartite proposée par le Premier ministre Robert Beugré Mambé est en cours de construction avec des textes dont les détails n’ont pas encore été entièrement rendus publics. Ces trois faits successifs disent que la réforme électorale ivoirienne avance. Ils ne disent pas encore si elle produira ce que toutes les réformes électorales africaines promettent et que si peu livrent : des élections dont les résultats sont acceptés par tous les acteurs parce que le processus a été perçu comme juste par tous les participants, y compris ceux qui ont perdu.
L’ex-CEI avait été créée en 2001 dans le contexte de la crise post-Bédié comme réponse à la demande d’une instance de gestion des élections indépendante du gouvernement. Sa composition associait représentants du gouvernement, de l’opposition et de la société civile dans des proportions qui avaient varié selon les crises et les négociations successives. Son bilan est celui de toutes les commissions électorales africaines de sa génération : crédible pour les uns, biaisée pour les autres, selon le résultat des scrutins qu’elle a gérés et la position de celui qui les évalue. La présidentielle de 2010 qu’elle a validée en faveur d’Alassane Ouattara malgré les contestations de Laurent Gbagbo reste la marque indélébile de son histoire institutionnelle. En la dissolvant le 6 mai 2026, Ouattara a dit que ce chapitre était clos et qu’un nouveau devait s’ouvrir. Ce geste politique était attendu depuis des années par des acteurs de l’opposition qui n’avaient jamais fait confiance à la CEI. Mais la dissolution seule ne produit pas la confiance. C’est ce qui la remplace qui la produit ou ne la produit pas.
La nouvelle architecture tripartite présentée par Beugré Mambé associe gouvernement, opposition et société civile dans des proportions et selon des mécanismes dont les détails n’ont pas encore été entièrement rendus publics. Ce manque de transparence sur les détails de la réforme est le premier doute que les acteurs de l’opposition expriment avec une constance documentée. Une architecture tripartite peut signifier des choses très différentes selon qui définit les règles de désignation des membres de chaque collège, qui préside l’institution et selon quelle procédure, qui finance son fonctionnement et selon quel mécanisme de contrôle, et qui tranche en cas de désaccord interne entre les trois composantes. Ces détails qui semblent techniques sont politiquement décisifs. Ils détermineront si la nouvelle institution est réellement indépendante du gouvernement ou si elle l’est seulement dans son appellation. Le diable des réformes électorales africaines réside toujours dans ces détails que les déclarations de principe ne révèlent pas et que les règlements intérieurs adoptés dans l’urgence ne règlent jamais entièrement.
Le contexte politique dans lequel cette réforme s’engage aggrave ces doutes structurels. Le PPA-CI de Gbagbo n’est pas représenté à l’Assemblée nationale après avoir boycotté les législatives de décembre 2025. Il n’avait pas de représentants dans les tribunes officielles du 7 août à Yopougon. Il conteste publiquement la légitimité du processus électoral dans ses tribunes politiques dont la 52ème organisée le 3 septembre 2026 a valu à Justin Koné Katinan une convocation judiciaire. Une réforme électorale construite sans l’adhésion du principal parti d’opposition dit que le consensus qu’elle est censée produire est plus affiché que réel. On peut construire une nouvelle institution sans le PPA-CI. On ne peut pas construire une élection légitime sans que le PPA-CI la reconnaisse. Ces deux réalités coexistent et créent une tension que la nouvelle architecture devra résoudre avant les municipales de 2027.
Ce qui distingue une bonne réforme électorale d’une mauvaise n’est pas dans la structure choisie mais dans la qualité du processus de concertation qui l’a produite et dans la volonté politique de tous les acteurs de la faire fonctionner même quand ses résultats ne leur sont pas favorables. Les réformes électorales africaines qui ont tenu sur le long terme sont celles qui ont associé tous les acteurs politiques significatifs, même ceux qui contestaient le pouvoir en place, dans un dialogue dont les conclusions ont été formalisées dans des textes que chacun a signé et dont la violation crée une sanction politique réelle. Le Ghana de 2000, le Kenya de 2010, l’Afrique du Sud de 1994 : ces processus étaient imparfaits, longs et douloureux. Mais ils avaient l’adhésion de ceux qui avaient perdu autant que de ceux qui avaient gagné. C’est cette adhésion que la réforme électorale ivoirienne doit produire avant les municipales de 2027. Et le temps qui reste pour la produire est plus court qu’il n’y paraît quand on sait que les partis d’opposition ont besoin de plusieurs mois pour préparer leurs listes, former leurs mandataires et mobiliser leurs militants. Une réforme annoncée en urgence trois mois avant le scrutin ne sera pas une réforme acceptée. Ce sera une réforme imposée déguisée en consensus.
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