Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a des victoires électorales dont le lendemain ressemble à une gueule de bois. Celle de Bassirou Diomaye Faye en mars 2024 n’était pas de cette catégorie au moment où elle s’est produite. C’était une victoire nette, 54,28 % dès le premier tour, construite sur deux ans de résistance, d’emprisonnement et de militantisme, portée par un projet de rupture que des millions de Sénégalais avaient voulu avec une intensité que les analystes politiques comparaient à celle des grands moments de bascule démocratique africains. Deux ans et demi plus tard, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo debout à la tribune de l’Assemblée nationale le 8 septembre 2026 a dit ce que les chiffres disaient déjà : nous nous sommes appauvris en 2025 et nous allons encore nous appauvrir en 2026. Cette phrase prononcée par le chef du gouvernement devant les 165 députés d’une Assemblée dont 130 appartiennent au parti au pouvoir dit l’ampleur de la distance parcourue entre la promesse de 2024 et la réalité de 2026. La question s’impose sans complaisance : comment en est-on arrivé là ?
La réponse commence par un héritage que le gouvernement de Diomaye a mis du temps à mesurer dans toute son ampleur. L’audit des finances publiques commandité en 2024 a révélé environ 13 milliards de dollars de dette non déclarée accumulée sous Macky Sall. Ce chiffre a changé la nature du problème que le nouveau gouvernement devait gérer. Le Sénégal que Diomaye avait hérité n’était pas seulement une économie sous-performante avec une mauvaise gouvernance à corriger progressivement. C’était une économie dont la situation financière réelle avait été dissimulée à ses partenaires internationaux, à ses créanciers obligataires et à ses propres citoyens pendant des années. Révéler cette réalité était nécessaire pour restaurer la crédibilité et pour construire une gouvernance honnête. Cela a eu des conséquences immédiates et douloureuses : le FMI a suspendu son programme de 1,85 milliard conclu en 2023, les agences de notation ont dégradé le Sénégal de B1 à Caa2 en l’espace de deux ans, et les obligations sénégalaises en dollars se négociaient à 50,4 cents pour un dollar le 1er septembre 2026. Cette trajectoire dit que révéler la vérité sur une situation financière dissimulée a un coût immédiat que l’économie nationale doit absorber avant de pouvoir en tirer les bénéfices à long terme.
Ce choc de vérité s’est combiné avec une gouvernance politique qui n’a pas aidé à le gérer avec la cohérence qu’il exigeait. La relation entre Diomaye et Sonko, présentée pendant la campagne électorale de 2024 comme une complémentarité entre le président institutionnel et son Premier ministre politique, a explosé en mai 2026 avec le limogeage de Sonko de la Primature. Cette rupture a produit une guerre institutionnelle dont le coût politique est documenté et cumulé : deux Conseils des ministres manqués consécutivement en août 2026, une DPG reportée deux fois pour des raisons procédurales dont l’une était instrumentalisée par Sonko depuis le Bureau de l’Assemblée, une motion de censure brandie depuis Touba lors de l’inauguration du siège de PASTEF-Touba, et une incertitude permanente sur la survie du gouvernement qui a plombé la lisibilité de la politique économique sénégalaise aux yeux des marchés et des investisseurs. Ces turbulences disent que l’énergie politique du gouvernement a été partiellement absorbée par la gestion du conflit avec Sonko au lieu d’être entièrement consacrée aux réformes économiques urgentes que la situation financière commandait.
La vraie question que ce bilan pose n’est pas de savoir si Diomaye ou Sonko est responsable de l’échec relatif du projet souverainiste à mi-mandat. Les deux le sont à des degrés différents et pour des raisons différentes que l’honnêteté intellectuelle oblige à nommer. Diomaye a nommé Sonko Premier ministre en sachant que sa personnalité et ses méthodes créeraient des frictions avec les institutions, les partenaires financiers et les acteurs économiques. Il a mis du temps à tirer les conséquences de ces frictions avant de limoger Sonko en mai 2026. Sonko a gouverné pendant vingt-quatre mois avec la conviction que la souveraineté économique pouvait être restaurée rapidement dans un pays dont la dette représentait déjà 80 % du PIB avant même la révélation de la dette cachée. Cette conviction s’est heurtée à la physique budgétaire qui ne cède pas devant les discours souverainistes, aussi sincères soient-ils. L’accord FMI du 1er septembre 2026 avec restructuration de la dette dans le cadre commun du G20 dit que la réalité économique a finalement imposé ses conditions au projet politique. Ce n’est pas une trahison de la rupture promise. C’est la leçon que toutes les alternatives économiques africaines ont apprise à un moment ou à un autre : gouverner une économie intégrée aux marchés mondiaux avec une dette significative ne laisse pas la liberté que les discours de campagne font croire.
Ce que ce bilan dit sur l’avenir politique du Sénégal est aussi important que l’évaluation du passé. La DPG d’Al Aminou Lo a dit des vérités crues que les Sénégalais méritaient d’entendre. Elle a posé des jalons vérifiables sur la réforme des subventions à l’énergie, la gouvernance des ressources naturelles et la rationalisation des dépenses de l’État. Ces jalons donnent à Sonko une liste de contrôle et au gouvernement un calendrier de preuves à produire. Si les réformes annoncées se traduisent en améliorations concrètes du pouvoir d’achat, en réduction des délestages et en création d’emplois dans les dix-huit prochains mois, le projet de Diomaye peut encore se relever. Si elles ne se traduisent pas, la motion de censure de Sonko aura son argument. Et si Sonko déclenche cette motion après une DPG sérieuse et des engagements précis non tenus, il sera jugé sur ce choix par les Sénégalais qui lui ont donné ce pouvoir parlementaire pour qu’il serve le pays et non pour qu’il serve ses guerres personnelles.
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