La Rédaction | Lementor.net
Deux hommes. Quatre jours. Le même hôpital. Abomé Léléfant le 18 mai. DJ Congélateur le 21 mai. Tous deux au CHU de Treichville. Tous deux dans la force de l’âge. Tous deux connus, aimés, suivis par des milliers d’Ivoiriens qui les regardaient sur leurs téléphones, qui chantaient leurs chansons dans leurs voitures, qui les applaudissaient dans les émissions de NCI ou de la RTI. Et tous deux partis dans un établissement hospitalier public, sans que leurs carrières leur aient garanti la moindre protection sanitaire digne de ce nom.
Ce n’est pas une coïncidence. C’est un symptôme.
Le milieu artistique ivoirien a cette particularité douloureuse d’être à la fois omniprésent dans la vie culturelle du pays et totalement absent de ses filets de protection sociale. Les artistes ivoiriens font vivre la culture nationale. Ils remplissent les salles, ils font tourner les plateformes, ils représentent la Côte d’Ivoire sur les scènes africaines et internationales. Ils contribuent à l’industrie créative, à l’image du pays, à l’économie informelle qui gravite autour de leurs concerts, de leurs clips, de leurs passages médiatiques. Et quand ils tombent malades, ils vont aux urgences comme n’importe quel Ivoirien sans couverture maladie, avec l’espoir que l’hôpital pourra faire quelque chose, et parfois l’angoisse que l’argent manquera pour les soins.
DJ Congélateur traversait une période difficile depuis plusieurs mois. Son entourage parlait de soucis de santé récurrents, de difficultés financières, d’un état physique qui se dégradait progressivement. Il n’était pas un artiste oublié. Il était présent sur les réseaux, reconnu dans son milieu, aimé de son public d’Akabinou à Abidjan. Mais être aimé du public ne paie pas les consultations spécialisées. Être reconnu dans son milieu ne finance pas les examens médicaux. Et quand la santé se détériore sans filet institutionnel pour amortir la chute, les artistes populaires ivoiriens finissent trop souvent leur parcours au CHU de Treichville, dans la même salle d’urgences qui accueille tout le monde parce que personne n’a prévu mieux pour eux.
La question du Bureau ivoirien du droit d’auteur, le BURIDA, revient avec force dans les conversations du milieu cette semaine. L’institution existe. Elle collecte les redevances sur les œuvres des artistes ivoiriens. Elle redistribue une partie de ces droits à ses membres. Mais la protection sociale qu’elle offre reste insuffisante, mal connue de la majorité des artistes affiliés, et totalement inaccessible aux nombreux créateurs qui n’ont jamais formalisé leur relation avec l’institution. Un artiste comme DJ Congélateur, dont la notoriété était réelle mais dont les revenus restaient largement dans l’économie informelle du spectacle, est précisément le profil que le système actuel ne sait pas protéger.
Ce que le milieu réclame maintenant, de façon de plus en plus organisée et de plus en plus vocale, c’est une réponse institutionnelle à la hauteur de la contribution des artistes à la vie culturelle nationale. Un fonds de solidarité abondé par les recettes de l’industrie musicale, les droits de diffusion télévisuelle et radiophonique, et une contribution de l’État pour les situations d’urgence sanitaire. Une couverture maladie spécifique, négociée avec la CNAM ou avec des assureurs partenaires, qui permette aux artistes déclarés de bénéficier d’une prise en charge réelle sans attendre d’être à l’agonie pour consulter. Un statut de l’artiste clairement défini juridiquement, qui ouvre des droits à la retraite, à l’assurance chômage entre les productions, et à la formation professionnelle continue.
Ces propositions ne sont pas nouvelles. Elles circulent dans les couloirs du ministère de la Culture depuis des années. Elles ont été formulées lors de plusieurs Journées nationales de la culture. Elles ont été portées par des acteurs du milieu qui ont obtenu des écoutes polies et des promesses mesurées. Ce qui change avec les morts d’Abomé et de DJ Congélateur, c’est l’urgence. Deux artistes populaires en une semaine. La même semaine. Dans le même hôpital. Le pays ne peut plus faire semblant de ne pas avoir vu.
La ministre de la Culture Françoise Remarck a rendu hommage à Abomé Léléfant. La Première Dame Dominique Ouattara l’a fait aussi. Ces gestes comptent. Mais les hommages ne suffisent plus. Ce que la scène musicale ivoirienne demande ce vendredi, ce ne sont pas des mots. Ce sont des actes. Un fonds. Un statut. Une couverture. Avant le prochain CHU de Treichville.
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