La Rédaction | Lementor.net
Il est des moments où une décision politique change non seulement le gouvernement d’un pays, mais potentiellement sa trajectoire pour une décennie. Le limogeage d’Ousmane Sonko par le président Bassirou Diomaye Faye, formalisé ce vendredi 22 mai 2026 par le décret n°2026-128, est de ceux-là. Ce n’est pas un remaniement. C’est une rupture. Et ses conséquences dépassent largement la question de savoir qui sera le prochain Premier ministre du Sénégal.
Pour comprendre l’ampleur de ce qui vient de se passer, il faut revenir à mars 2024. Ousmane Sonko ne peut pas se présenter à la présidentielle, frappé d’une condamnation pour diffamation qui lui a fait perdre ses droits civiques. Il choisit lui-même son remplaçant : Bassirou Diomaye Faye, alors en prison, sorti quelques jours avant le scrutin. Faye gagne au premier tour avec 54,28% des voix. C’est le triomphe d’un projet politique commun, de Pastef comme force de transformation du Sénégal. Sonko et Faye sont deux faces d’une même pièce. Du moins, c’est ce que tout le monde pense à ce moment-là.
Deux ans plus tard, la pièce s’est fracturée.
La fracture n’est pas apparue d’un coup. Elle s’est creusée lentement, presque invisiblement d’abord, puis de plus en plus clairement. Dès décembre 2025, Sonko déclarait publiquement son intention d’être candidat à la présidentielle de 2029, alors que Faye, constitutionnellement fondé à briguer un second mandat, n’avait pas encore dit si il se représenterait. Cette déclaration, que certains dans l’entourage présidentiel ont perçue comme une tentative de forcer la main, a semé le premier grain de sable. Elle disait quelque chose de fondamental sur la nature du rapport entre les deux hommes : Sonko ne se vivait pas comme le Premier ministre de Faye. Il se vivait comme le véritable leader de la révolution, dont Faye était l’instrument institutionnel temporaire.
Cette lecture, Faye l’a progressivement rejetée. À mesure que les mois passaient, il s’affirmait comme président à part entière, pas comme un président de façade. Il a constitué sa propre coalition politique autour de lui. Il a commencé à limoger des proches de Sonko des postes clés de l’administration. Il a nommé son propre porte-parole, l’avocat Abdoulaye Tine, en remplacement de figures plus proches du Premier ministre. Et il a accordé une interview dans laquelle, pour la première fois, il a dit tout haut ce qu’il pensait tout bas : si Sonko ne lui était plus loyal, il partirait.
Le bras de fer sur le Code électoral a été l’acte final. Ce texte, adopté par Pastef pour restaurer l’éligibilité de Sonko en modifiant les règles liées à la déchéance civique avec application rétroactive, avait d’abord été bloqué par Faye qui en avait demandé une révision. Certains y voyaient une tentative présidentielle de bloquer définitivement la route de son Premier ministre vers 2029. Finalement, Faye l’a promulgué. On pouvait croire que le geste apaisait les tensions. Il les a au contraire cristallisées, révélant que le président avait cédé sur le texte pour mieux frapper sur l’homme. Sonko peut être candidat en 2029. Mais pas depuis la primature.
La question qui s’impose maintenant est triple. Qui sera le prochain Premier ministre ? Que va faire Ousmane Sonko ? Et quel sera l’impact sur Pastef ?
Sur le premier point, aucun nom n’a filtré du palais dans les heures suivant le décret. Le gouvernement sortant a été instruit d’expédier les affaires courantes. Aucun calendrier de nomination n’a été précisé. Ce silence est lui-même politique : Faye reprend la main entièrement, à son rythme, sans être pressé par qui que ce soit. Les profils qui pourraient émerger sont ceux de technocrates proches de la présidence plutôt que de figures politiques du parti, des personnes qui doivent leur nomination à Faye exclusivement et non à Pastef. Un Premier ministre sans base partisanepropre, loyal au seul chef de l’État : c’est vraisemblablement ce que Faye cherche maintenant après deux ans de cohabitation tendue avec un Premier ministre qui avait sa propre légitimité populaire.
Sur le deuxième point, la réaction de Sonko est le facteur le plus imprévisible et le plus déterminant. Plusieurs scénarios s’ouvrent. Il peut choisir la voie institutionnelle et démocratique, se consacrer entièrement à la présidence de Pastef et à la préparation des élections locales de 2027 et de la présidentielle de 2029, acceptant tacitement le verdict de Faye tout en construisant sa propre force pour en contester le bilan dans les urnes. C’est la voie la plus sage politiquement. Ce n’est pas nécessairement la plus probable pour un homme dont toute la carrière a été construite sur le refus de plier.
Il peut aussi choisir la confrontation. Utiliser sa base militante, réelle et considérable dans les milieux jeunes et populaires, pour créer un rapport de force qui déstabilise l’exécutif. Transformer Pastef en cheval de Troie au sein même du gouvernement Faye, en poussant les 130 députés du parti à l’Assemblée nationale vers une posture d’opposition larvée. Cette voie serait catastrophique pour la gouvernance sénégalaise mais ne peut être écartée compte tenu du tempérament et de l’histoire politique de Sonko.
Il y a enfin le scénario du vide, peut-être le plus dangereux. Si Sonko choisit ni l’un ni l’autre, s’il entre dans une longue phase d’ambiguïté stratégique où il ne soutient pas Faye mais ne s’y oppose pas frontalement, la machine politique sénégalaise risque de tourner à vide à un moment crucial. Le pays a des réformes à conduire, une économie à gérer dans un contexte mondial difficile, des élections locales dans moins d’un an. L’incertitude au sommet de l’État est un luxe que le Sénégal ne peut pas se payer longtemps.
Sur le troisième point, Pastef comme parti traverse ce matin la crise interne la plus grave de son histoire. Fondé en 2014 par Sonko, jamais encore réuni en congrès jusqu’à cette année, le parti n’a d’existence politique réelle que comme extension de la volonté de son fondateur. La coexistence d’un président de la République issu de ses rangs et d’un secrétaire général limogé de la primature crée une schizophrénie institutionnelle dont personne ne sait encore comment elle sera résolue. Les militants qui votaient pour Pastef votaient autant pour Diomaye que pour Sonko. Ils devront maintenant choisir. Et ce choix, selon comment il se fait, peut soit renforcer la démocratie sénégalaise en la contraignant à des positions plus claires, soit la fragiliser en créant des fractures que les adversaires du camp au pouvoir ne manqueront pas d’exploiter.
Ce qui est sûr, c’est que le Sénégal démocratique que le monde entier avait salué après la transition pacifique de 2024 vient de démontrer une chose importante : ses institutions fonctionnent. Un président peut limoger son Premier ministre sans coup de force, sans violence, sans dissolution de l’Assemblée. Le décret est signé. Le gouvernement est dissous. La vie continue. C’est la solidité de l’architecture constitutionnelle sénégalaise qui parle, au-delà du bruit politique.
Mais la solidité des institutions ne résout pas les fractures humaines. Diomaye et Sonko se sont retrouvés pour changer le Sénégal. Ils se séparent deux ans plus tard sur la question de savoir lequel des deux est le vrai changement. L’histoire tranchera. Et elle le fera, vraisemblablement, en 2029. C’est là que tout se jouera vraiment. Ce vendredi n’est pas la fin. C’est le début de la campagne.
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