Par Bakary Cisse | Lementor.net
Le 23 juin 2026, au Radisson Blu d’Abidjan, plus de trois cents acteurs venus de vingt-trois pays se sont réunis pour le douzième Atelier régional du FIDA. Le ministre Bruno Nabagné Koné y a rappelé une évidence souvent oubliée : l’agriculture n’est pas qu’un secteur économique, c’est le socle de notre stabilité, de notre inclusion sociale et de notre avenir. Derrière les chiffres flatteurs des cultures d’exportation, la réalité de l’agriculture vivrière, celle qui remplit les assiettes des Ivoiriens, reste pourtant contrastée.
La Côte d’Ivoire a accompli des progrès réels. Entre 2012 et 2024, la production vivrière a plus que doublé, passant de 12,5 millions à plus de 23,65 millions de tonnes. Le pays couvre désormais 100 % de ses besoins en racines, tubercules et banane plantain, et 61,5 % pour les céréales. Le secteur agricole dans son ensemble pèse près de 17 % du PIB, 40 % des exportations et 40 % des emplois. Pourtant, ces avancées masquent des fragilités structurelles profondes.
La majorité des exploitations restent extensives, manuelles et dépendantes de la pluie. Les rendements stagnent faute d’intrants améliorés, de semences performantes et de mécanisation. Plus de 80 % des fermes sont familiales, peu formalisées et ont du mal à accéder au crédit. Le changement climatique aggrave la situation : sécheresses, inondations et dégradation des sols grignotent les gains de productivité.
Le paradoxe est frappant. Champion mondial du cacao, le pays importe encore entre 1 et 1,5 million de tonnes de riz blanchi par an, une fuite de devises considérable. Dans les zones de production du Nord et de l’Ouest, 30 à 40 % des produits périssables pourrissent avant d’atteindre les marchés urbains, faute de routes praticables et de chaînes du froid. Moins de 5 % des produits vivriers bénéficient d’une première transformation locale, privant le pays d’une valeur ajoutée et d’emplois ruraux. Moins de 3 % des crédits bancaires vont à l’agriculture, et presque tout est absorbé par les filières d’exportation.
Les jeunes fuient les champs. Le travail est pénible, mal rémunéré, et la pauvreté rurale dépasse souvent 50 % dans certaines régions. La pression foncière, le morcellement des terres et l’informalité quasi totale complètent un tableau où l’on produit beaucoup mais où l’on valorise peu. Le vivrier fait vivre des millions de familles, pourtant il reste le parent pauvre face au cacao.
C’est dans ce contexte que le PNIA 3, lancé dans le cadre du PND 2026-2030, marque un véritable changement de cap. Ce troisième Programme National d’Investissement Agricole place la souveraineté alimentaire au cœur de la stratégie. Modernisation des systèmes de production, sécurisation du foncier, accès au financement, développement des agropoles régionaux, transformation locale, innovation et implication des jeunes : tout converge vers une agriculture d’entreprise capable de créer de la valeur et des emplois décents.
Produire ce que l’on consomme et consommer ce que l’on produit : ce vieux slogan n’a jamais été aussi urgent. La souveraineté agricole ne se mesure pas seulement au cours du cacao sur les marchés internationaux, mais à la capacité du pays à nourrir sa population avec ses propres ressources, même en cas de crise.
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