Par la rédaction | Lementor.net
Il y a une logique dans la folie autoritaire. Elle n’est jamais totalement aléatoire. Chaque suppression, chaque interdiction, chaque dissolution répond à une même pulsion de contrôle qui, une fois lancée, ne s’arrête pas d’elle-même. Elle s’étend, grignotant méthodiquement tous les espaces de liberté, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’autonome, plus rien qui échappe au regard et à l’autorisation du pouvoir.
Le ministère burkinabè de la Communication, de la Culture, des Arts et du Tourisme vient d’annoncer la suspension de l’organisation de tous les concours de beauté au Burkina Faso. Cette décision, qui peut faire sourire ou hausser les épaules dans d’autres contextes, mérite d’être replacée dans la séquence dans laquelle elle s’inscrit. En moins de quatre ans, Ibrahim Traoré et la junte qui gouverne Ouagadougou depuis septembre 2022 ont reporté les élections de cinq ans, dissous la Commission électorale nationale indépendante, supprimé tous les partis politiques, bâillonné la presse indépendante, expulsé des ONG humanitaires et internationales, et déclaré publiquement que la démocratie n’était pas adaptée au peuple burkinabè. Et maintenant, les concours de beauté.
La décision peut sembler dérisoire au regard de tout ce qui a déjà été supprimé. Mais c’est précisément son apparente dérisoire qui la rend révélatrice. Les dictatures ne suppriment pas seulement les institutions politiques. Elles suppriment tout ce qui échappe à leur contrôle, tout ce qui crée des espaces d’expression autonome, tout ce qui permet aux individus de se rassembler autour d’autre chose que le régime lui-même. Les concours de beauté, dans un pays comme le Burkina Faso, ne sont pas de simples compétitions esthétiques. Ils sont des moments de vie sociale collective, des plateformes pour les jeunes femmes qui y trouvent une visibilité et parfois un tremplin professionnel, des événements qui génèrent une économie locale de costumes, de coiffures, de prestataires, de médias. Les supprimer, c’est supprimer une respiration.
L’argument avancé par le régime, bien que non précisé dans le communiqué ministériel, s’inscrit probablement dans le registre habituel de la moralisation sociale que les juntes militaires africaines brandissent pour justifier leurs restrictions culturelles. La même logique qui conduit à encadrer la presse, à contrôler les réseaux sociaux et à surveiller les rassemblements publics conduit naturellement à vouloir contrôler les représentations sociales de la femme, de la beauté et de la réussite que les concours véhiculent. Une Miss Burkina qui s’exprime librement, qui répond aux questions d’un jury, qui voyage à l’international, qui devient un visage reconnu dans son pays : c’est une femme qui existe en dehors du régime. Et le régime ne tolère pas ce qui existe en dehors de lui.
Ce qui rend cette décision particulièrement significative sur le plan régional, c’est son contraste saisissant avec ce que vit le reste de l’Afrique de l’Ouest. La Côte d’Ivoire prépare sa grande finale de Miss Côte d’Ivoire le 27 juin au Parc des Expositions d’Abidjan, dans un pays où la société civile fonctionne, où les médias critiquent le pouvoir, où les artistes s’expriment librement. Le Sénégal, malgré ses crises politiques, maintient l’un des espaces de liberté civile les plus larges de la sous-région. Le Ghana, le Bénin, le Togo organisent leurs concours de beauté sans que cela pose le moindre problème institutionnel. La carte des libertés en Afrique de l’Ouest se dessine aussi en négatif, par ce que les régimes suppriment.
Le Burkina Faso de 2026 est un pays où l’on ne vote plus, où l’on ne milite plus dans des partis, où l’on ne manifeste plus librement, où l’on ne participe plus à des concours de beauté. Il lui reste quoi ? La guerre contre les jihadistes, qu’il est en train de perdre sur le terrain malgré les discours de victoire. Et des dirigeants qui suppriment les espaces de liberté de leur peuple au nom d’une urgence sécuritaire qui ne se résorbe pas.
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