La rédaction | lementor.net
Depuis le début de l’année 2026, les Ivoiriens redécouvrent dans leurs foyers et leurs entreprises une réalité qu’ils pensaient avoir dépassée : les délestages. Les coupures d’électricité, parfois de plusieurs heures par jour dans certains quartiers d’Abidjan et dans plusieurs villes de l’intérieur, ne sont pas un incident ponctuel. Elles sont le symptôme d’un problème structurel que la croissance économique a longtemps masqué mais qu’elle contribue paradoxalement à aggraver.
La Côte d’Ivoire est le premier producteur et exportateur d’électricité d’Afrique de l’Ouest. Elle alimente en courant plusieurs pays voisins, dont le Ghana, le Togo, le Bénin, le Burkina Faso et le Mali. Ce rôle de puissance électrique régionale est une fierté nationale et un levier diplomatique et commercial réel. Mais ce rôle impose une capacité de production qui doit croître plus vite que la demande intérieure et les engagements d’exportation réunis.
Or c’est précisément là que le modèle ivoirien montre ses limites. La demande intérieure croît rapidement, portée par l’urbanisation accélérée d’Abidjan et des villes secondaires, l’industrialisation progressive, l’augmentation du niveau de vie et la multiplication des équipements électroménagers dans les ménages. Cette croissance de la demande, entre 8 et 10% par an selon les années, dépasse le rythme d’augmentation de la capacité de production installée. Le parc de centrales thermiques à gaz, qui constitue l’essentiel de la production nationale avec les barrages hydroélectriques de l’Inga et de Taabo, vieillit. Les travaux de maintenance programmés réduisent temporairement la capacité disponible. Et les périodes de faibles précipitations, comme celle de début 2026 liée à la vague de chaleur régionale, réduisent la production hydroélectrique, déjà rendue plus aléatoire par les effets du changement climatique.
La crise de 2026 présente des similitudes frappantes avec celles de 2021 et 2024, ce qui dit que les solutions mises en place entre ces crises n’ont pas été à la hauteur des enjeux. Un investissement ponctuel dans une ou deux centrales supplémentaires ne résout pas structurellement un problème qui exige une transformation profonde du mix énergétique. La Côte d’Ivoire a engagé une diversification vers les énergies renouvelables, avec des projets solaires dont le plus récent, Poro Power dans le nord, vient d’être financé grâce à la première obligation verte dédiée à un projet solaire ivoirien. Mais la transition est lente et les capacités nouvelles arrivent après les besoins, jamais avant.
Le Compact du Millennium Challenge Corporation signé le 16 avril 2026 à Washington, qui prévoit 322,5 millions de dollars pour le secteur énergétique et la connexion de 1,8 million de foyers non raccordés, est une réponse partiellement pertinente. Il améliore la distribution. Il ne résout pas directement la question de la production. Et c’est bien là le cœur du problème : un réseau de distribution plus performant qui transporte une électricité insuffisante reste un réseau qui déleste.
Le gouvernement a engagé des mesures d’urgence : appel à la sobriété énergétique auprès des industriels et des ménages, révision des contrats avec les opérateurs du secteur, accélération de certains projets de production. Ces mesures atténuent les effets sans traiter les causes. La vraie réponse exige un plan énergétique à vingt ans, pas à deux ans, avec des investissements massifs et continus dans la production, la diversification du mix et l’efficacité énergétique. Ce plan existe dans ses grandes lignes dans le PND 2026-2030. Sa mise en oeuvre dans les prochains mois dira si la Côte d’Ivoire a tiré les leçons de ses crises répétées ou si elle attendra la prochaine pour réagir.
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