CB | lementor.net
Dans le village de Bodo, aux environs de N’Douci dans la région de l’Agnéby-Tiassa, la terre a parlé avec une violence qui laisse derrière elle des cendres et des familles déplacées. Depuis plusieurs heures, cette localité traverse une crise sociale grave née d’un conflit foncier qui opposait une partie des habitants aux autorités coutumières et administratives locales, et qui a dégénéré en affrontements ouverts.
Au cœur de la contestation, un projet de cession de terres attribué au chef du village avec l’appui de certaines autorités locales. Les habitants les plus exposés à cette transaction dénoncent un processus opaque, conduit sans concertation réelle avec les populations concernées et présenté comme un fait accompli. Dans les zones rurales ivoiriennes, les terres ne sont pas des actifs ordinaires. Elles sont la mémoire des familles, le patrimoine transmis de génération en génération, le fondement même de l’identité communautaire. Les vendre ou les céder sans le consentement des ayants droit coutumiers, c’est arracher à des communautés entières quelque chose qui ne se compense pas en argent.
Le mécontentement a d’abord pris la forme de protestations. Puis les forces de sécurité ont été déployées. Des heurts ont éclaté entre des jeunes du village et les éléments de sécurité. Des scènes de panique et de désordre ont été signalées. Des familles ont quitté leurs domiciles pour se réfugier dans les campements voisins ou dans les zones forestières alentour. La résidence du chef du village a été incendiée. Son véhicule aussi. La violence de ces actes dit la profondeur d’une blessure que les négociations administratives habituelles n’avaient manifestement pas su ni voulu traiter.
Ce qui se passe à Bodo n’est pas un incident isolé. C’est le énième épisode d’une crise foncière structurelle qui traverse la Côte d’Ivoire depuis des décennies. Le pays s’est développé, les villes se sont étendues, des projets agricoles et industriels ont surgi, et dans tous ces cas, les populations rurales ont souvent découvert après coup que leurs terres avaient changé de mains dans des procédures dont elles étaient exclues. La loi foncière rurale de 1998 avait tenté de répondre à ce problème en créant les certificats fonciers ruraux. Vingt-huit ans plus tard, des villages brûlent encore pour des terres.
Les autorités ont engagé des démarches pour calmer la situation. Mais la paix à Bodo ne viendra pas des forces de sécurité. Elle viendra de la transparence sur le projet foncier contesté, de la consultation réelle des populations et, si les droits coutumiers ont été violés, de la correction de l’injustice qui a mis le feu à la poudre.
Leave a comment