Par La Rédaction | Lementor.net
Le 16 juin 2026, en marge du salon international de la défense Eurosatory à Paris, Téné Birahima Ouattara, vice-Premier ministre et ministre de la Défense de Côte d’Ivoire, a prononcé une phrase qui a pris de court les chancelleries de l’Afrique de l’Ouest : le terrorisme ne peut être vaincu par un seul État. Il faut une collaboration et une mutualisation des forces. En quelques mots, le frère du président Alassane Ouattara a officiellement proposé aux juntes du Mali et du Burkina Faso de reprendre les opérations conjointes suspendues depuis juin 2024.
Cette déclaration n’est pas un geste diplomatique ordinaire. Elle intervient dans un contexte de rupture quasi totale entre Abidjan et les capitales de l’Alliance des États du Sahel, jalonnée d’arrestations de soldats, d’accusations mutuelles de déstabilisation, et désormais de la rupture diplomatique du Burkina Faso avec la France annoncée le 26 juin 2026. Choisir le salon Eurosatory, rendez-vous mondial de l’industrie de défense, comme tribune pour cette ouverture dit que le message était calculé : il est adressé simultanément aux juntes sahéliennes, aux partenaires occidentaux et aux industriels de l’armement présents, dans un espace qui transcende les tensions bilatérales et oblige tout le monde à entendre.
L’histoire récente de cette coopération est celle d’une promesse interrompue. En 2021, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso avaient renforcé leur coopération militaire à travers des mécanismes de coordination sur les opérations frontalières, les échanges de renseignements et la surveillance des zones sensibles. Ces accords avaient démontré leur utilité en améliorant la circulation des informations entre états-majors et en permettant d’anticiper certaines infiltrations terroristes. Mais la détérioration progressive des relations politiques depuis les coups d’État, renforcée par la solidarité des juntes avec leur doctrine souverainiste anti-française, a conduit à l’arrêt abrupt de ces mécanismes en juin 2024. Depuis lors, il n’y a absolument rien, a dit Téné Birahima Ouattara avec une franchise qui dit l’étendue du vide.
Ce vide n’est pas anodin. Pendant qu’Abidjan et Ouagadougou, Abidjan et Bamako ne se parlaient plus sur le plan sécuritaire, les groupes jihadistes continuaient d’opérer de part et d’autre des frontières avec une fluidité que ni les postes de contrôle ni les patrouilles isolées ne pouvaient contenir. L’offensive du 25 avril 2026 au Mali, qui a failli capturer Assimi Goïta et a tué le ministre de la Défense Sadio Camara, a démontré que même la junte malienne avec ses alliés russes ne peut pas faire face seule à une menace de cette amplitude. Et si cette menace continue de progresser vers le sud, la Côte d’Ivoire, qui déploie près de 3 000 militaires dans son nord, sera en première ligne.
La proposition ivoirienne est pragmatique dans son fond mais délicate dans sa forme. Elle s’adresse à des régimes qui ont fondé leur légitimité politique sur la rupture avec les partenaires considérés comme inféodés à l’Occident, parmi lesquels la Côte d’Ivoire est perçue comme l’allié africain privilégié de la France. Accepter une coopération sécuritaire avec Abidjan pourrait être interprété par la rhétorique AES comme une brèche dans ce front souverainiste. La réponse de Bamako et Ouagadougou dépendra donc moins de la logique militaire, qui plaide clairement pour la coopération, que de la logique politique interne, qui exige de ces régimes une cohérence idéologique difficile à concilier avec un retour en arrière.
Ce que dit en filigrane la déclaration de Téné Birahima Ouattara, c’est aussi une reconnaissance implicite des limites de la stratégie d’isolement des juntes sahéliennes. La CEDEAO avait imposé des sanctions au Mali et au Burkina après leurs coups d’État. Ces sanctions n’ont pas ramené les civils au pouvoir. Les juntes sont restées. Et la sécurité régionale s’est dégradée. Le pragmatisme d’Abidjan dit que la sécurité ne peut pas être otage des principes démocratiques quand des milliers de personnes meurent chaque mois de la violence jihadiste.
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