Par Bakary Cisse | Lementor.net
Les 47 820 milliards de FCFA mobilisés lors du Groupe consultatif du 8 juillet ne sont pas une masse indifférenciée d’argent. Ils sont destinés à financer des projets précis, dans des secteurs spécifiques, selon une architecture stratégique que le PND 2026-2030 a définie avec une cohérence remarquable. Comprendre quels secteurs bénéficieront de ces financements, c’est comprendre ce que la Côte d’Ivoire veut devenir d’ici 2030.
L’agriculture et l’agro-industrie constituent le premier grand axe. La Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao avec 40 % de l’offre planétaire, premier producteur d’anacarde avec une part similaire, troisième producteur mondial de caoutchouc naturel. Mais dans les trois cas, l’essentiel de la valeur ajoutée est capturée à l’extérieur du pays. Les fèves de cacao deviennent du chocolat en Europe. Les noix de cajou sont transformées en Inde et au Vietnam. Le caoutchouc brut est traité en Asie. Le PND 2026-2030 veut changer cette équation fondamentale en investissant massivement dans la transformation locale : des usines de broyage du cacao supplémentaires pour atteindre 50 % de transformation locale, des unités de décorticage des noix de cajou, des complexes de transformation du caoutchouc en produits à plus haute valeur ajoutée. Ce n’est pas seulement une stratégie économique. C’est une déclaration de souveraineté industrielle.
Les infrastructures stratégiques sont le deuxième axe majeur. La Côte d’Ivoire a besoin de routes, de ports, d’électricité, d’eau potable et de logements pour maintenir sa croissance et l’étendre à l’ensemble du territoire. Le prolongement de l’autoroute du nord de Tafiré à Ferkessédougou, financé par la BID pour 130 milliards de FCFA, est un exemple de ce type de projet. Le programme WASUNA de réhabilitation du parc hydroélectrique, les deux nouvelles centrales solaires, les parcs de batteries : autant d’investissements énergétiques qui permettront de tenir la promesse d’une électrification à 100 % du territoire et d’une énergie fiable pour les industries qui veulent s’installer dans les régions. Le métro d’Abidjan, le BRT Yopougon-Bingerville en cours de construction, le développement du port d’Abidjan : ces infrastructures de mobilité réduiront les coûts logistiques qui pèsent sur la compétitivité des entreprises ivoiriennes.
Le capital humain est le troisième pilier et le plus décisif sur le long terme. La Côte d’Ivoire a plus de 70 % de sa population de moins de 35 ans. Cette jeunesse est une richesse si elle est formée, employée et insérée dans l’économie formelle. C’est un risque si elle est laissée sans perspectives. Le PND investit massivement dans l’éducation avec la construction de nouvelles écoles et universités, dans la santé avec l’extension de la Couverture Maladie Universelle qui atteint déjà 23 millions de bénéficiaires, et dans la formation professionnelle avec des centres dédiés aux métiers de demain. La population en emploi doit passer de 11,5 millions à 14 millions de personnes sur la période du PND, ce qui suppose la création de 2,5 millions d’emplois nets en cinq ans, soit 500 000 par an.
Le développement du secteur privé est le quatrième axe et le plus structurant financièrement. 70,2 % du PND doit être financé par le secteur privé. Cela suppose un environnement des affaires qui attire et retient les investisseurs. Le Code des investissements révisé avec ses exonérations fiscales et douanières, le guichet unique du CEPICI, les zones économiques spéciales comme la ZES d’Adzopé avec ses 432 hectares et ses 51 000 emplois prévus, les partenariats public-privé dans l’énergie, les transports et l’eau : tous ces instruments sont conçus pour faire du secteur privé le moteur plutôt que le passager de la transformation économique ivoirienne.
La gouvernance est le cinquième axe, souvent sous-estimé mais fondamental. Des institutions crédibles, une justice indépendante, une lutte contre la corruption effective, une gestion transparente des finances publiques : sans ces éléments, les financements mobilisés ne produiront pas les résultats escomptés. Le renforcement de la HABG, la modernisation du système judiciaire, la numérisation de l’administration publique, la lutte contre l’exclusion des marchés publics des entreprises corrompues avec les 180 sociétés déjà sanctionnées : ces réformes de gouvernance sont la condition silencieuse sans laquelle les autres axes du PND ne peuvent pas fonctionner efficacement.
Enfin la paix, la sécurité et la stabilité constituent le premier pilier du PND, placé en tête de liste non par convention protocolaire mais parce que les concepteurs du plan ont compris quelque chose d’essentiel : on ne peut pas développer ce qu’on ne peut pas sécuriser. La gestion des frontières nord face aux pressions jihadistes et à l’instabilité sahélienne, la résolution pacifique des tensions politiques internes, le renforcement des capacités des Forces armées de Côte d’Ivoire : ces investissements sécuritaires sont la condition préalable de tous les autres.
Ces 47 820 milliards de FCFA engagés par les partenaires du monde entier sont donc bien plus qu’un chiffre. Ils sont la traduction financière d’une vision de ce que la Côte d’Ivoire veut être en 2030 : une économie qui transforme ses matières premières, qui connecte son territoire, qui forme sa jeunesse, qui attire le capital privé et qui gouverne avec rigueur. La réussite de ce projet ne dépend plus des financements. Elle dépend de l’exécution.
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