Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a des régimes qui tombent brutalement, en une nuit, sous le coup d’une révolution ou d’un putsch. Et il y a des régimes qui s’effondrent lentement, sous le poids de leurs propres contradictions, de leurs propres mensonges et de leurs propres crimes, jusqu’au moment où la réalité rattrape définitivement la rhétorique. La junte d’Assimi Goïta appartient à la seconde catégorie. Elle n’est pas encore tombée. Mais les indices de sa chute prochaine s’accumulent avec une régularité qui ressemble moins à une prédiction qu’à un constat.
Le 25 avril 2026 a tout changé. Ce jour-là, à l’aube, le JNIM affilié à Al-Qaïda et le Front de Libération de l’Azawad ont lancé une offensive militaire coordonnée sans précédent depuis mars 2012 contre cinq villes maliennes simultanément. Bamako, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti ont été frappées en même temps. À Kati, la plus grande base militaire du pays où résident Assimi Goïta et les hauts responsables de la junte, un attentat kamikaze au véhicule piégé a détruit la résidence du ministre de la Défense Sadio Camara, l’un des architectes du putsch de 2020 et l’homme qui avait organisé le rapprochement stratégique avec la Russie. Camara est mort. Plusieurs autres responsables de la junte ont été blessés. Assimi Goïta lui-même a dû être exfiltré de Kati par sa protection rapprochée et mis à l’abri à l’ambassade de Turquie à Bamako, dans sa propre capitale, dans sa propre forteresse. Cette image résume tout ce qu’il faut savoir sur l’état réel du pouvoir à Bamako en 2026.
L’Africa Corps russe, estimé entre 1 000 et 2 500 combattants et présenté comme le bouclier de la junte, a dû se retirer de Kidal sous escorte du FLA. Environ 400 combattants russes ont été évacués vers Tessalit. Les soldats maliens restés sur place ont été faits prisonniers. Un hélicoptère militaire russe Mi-8 a été abattu à Wabaria, tuant l’ensemble de son équipage. Le Kremlin lui-même a confirmé le retrait et dit souhaiter le retour au plus vite de la stabilité. Cette retraite humiliante des forces russes que la junte avait substituées aux 20 000 soldats régionaux et internationaux chassés en 2022 dit la faillite totale du pari stratégique de Goïta. Depuis lors, les victimes liées aux groupes islamistes militants au Mali ont triplé sous la junte militaire. Le bilan sécuritaire est le pire depuis le début de la crise en 2012.
La mort de Sadio Camara est bien plus qu’une perte humaine. Elle est une perte systémique. Camara était le pilier idéologique et opérationnel de la junte, l’homme qui avait convaincu ses camarades de rompre avec l’Occident et de faire le pari russe. Avec lui disparaît non seulement une figure clé mais aussi la cohésion que sa présence maintenait dans un groupe de pouvoir dont les dissensions internes ne demandaient qu’un prétexte pour éclater. La crise a révélé ces dissensions. Des rumeurs de tentative de reprise en main par le général Malick Diaw, pilier historique de la junte, ont circulé immédiatement. Trois jours de silence de Goïta pendant lesquels les Maliens, ses propres généraux et le monde entier se demandaient s’il était encore en mesure de gouverner. Quand il a enfin parlé, il a assuré que la situation était maîtrisée et que le plan funeste de l’ennemi avait été déjoué. Mais pendant qu’il parlait, Kidal était entièrement sous contrôle jihadiste et rebelle. Cette dissonance entre le discours officiel et la réalité du terrain est la signature de tous les régimes en fin de course.
La dimension politique est tout aussi révélatrice de l’impasse. Pour gouverner sans légitimité électorale, une junte a deux options : acheter la paix sociale par le développement et la sécurité, ou écraser toute contestation par la répression. La junte malienne a clairement choisi la seconde option avec une systématicité qui dit son propre désespoir. Le 13 mai 2025, Goïta a signé un décret abrogeant la loi de 2005 sur les partis politiques, le fondement du pluralisme démocratique au Mali. En parallèle, le Conseil des ministres a adopté un projet de loi autorisant le président de transition à recevoir un mandat renouvelable de cinq ans sans élections. Les forces de sécurité ont soumis des militants, des membres de la société civile et des personnalités politiques à des disparitions forcées. L’Association des élèves et étudiants du Mali était la quatrième organisation dissoute en moins de quatre mois. Partis politiques, syndicats, associations d’étudiants, organisations de la société civile, médias critiques : tout ce qui peut constituer une base de contestation organisée a été méthodiquement neutralisé.
Cette répression systématique produit un effet pervers inévitable. Elle ferme les soupapes de sécurité qui permettent à une société de gérer sa frustration collective de manière pacifique. Quand il n’y a plus de partis pour canaliser l’opposition, plus de syndicats pour négocier, plus d’associations pour défendre les droits civiques, la contestation ne disparaît pas. Elle se radicalise. Et dans un contexte où des groupes armés jihadistes et séparatistes proposent une alternative radicale à l’État central, cette radicalisation de la frustration populaire alimente directement les rangs des ennemis de la junte. Les tactiques à main lourde des forces de sécurité maliennes ont contribué à la détérioration de l’environnement sécuritaire en alimentant le recrutement dans les groupes islamistes militants. Depuis 2023, les victimes civiles liées aux forces de sécurité et aux milices alliées ont dépassé celles attribuées aux groupes jihadistes. C’est le comble de la tragédie : une junte qui justifie son pouvoir par la nécessité de combattre le terrorisme produit elle-même, par ses exactions, davantage de terroristes qu’elle n’en élimine.
D’où viendra le coup fatal ? Quatre scénarios sont plausibles et peuvent s’enchaîner. L’effondrement militaire progressif d’abord. Tant qu’il n’y aura pas de négociations, la stratégie d’étranglement des groupes armés continuera et les villes conquises serviront de bases pour mener de nouveaux coups de boutoir contre les FAMa. Si le JNIM réalise sa menace de blocus sur les voies d’accès à Bamako, la capitale sera progressivement coupée de son approvisionnement. Une ville assiégée sans solution militaire crédible est une ville qui tombe ou un pouvoir qui négocie depuis une position de faiblesse absolue.
Le contre-coup d’État ensuite. Les dissensions révélées par l’offensive du 25 avril créent les conditions d’une déflagration interne. Des généraux qui voient leur institution s’effondrer, leurs camarades mourir et leur pays se fracturer peuvent décider qu’ils ont plus à gagner à se débarrasser de Goïta qu’à le soutenir. Un coup contre un coup : c’est la dynamique des régimes militaires à la dérive. La répression systématique des oppositions depuis 2020 sécurise provisoirement la junte en supprimant les relais civils d’une transition organisée, mais elle n’empêche pas la déflagration interne militaire.
L’implosion économique également. Le Mali sous la junte est un pays dont les finances publiques se dégradent rapidement sous l’effet combiné de l’insécurité qui chasse les investisseurs, de l’effondrement du tourisme et des échanges commerciaux dans les régions sous contrôle jihadiste, et de la hausse des dépenses militaires dans un contexte de recettes fiscales en chute. Une économie qui s’effondre, des prix qui s’envolent, des populations qui survivent dans des conditions de plus en plus précaires : c’est le carburant des soulèvements populaires que même la répression la plus systématique ne peut pas toujours contenir.
Et enfin la négociation forcée. Si les FAMa et leurs supplétifs russes ne peuvent pas reprendre militairement les territoires perdus, si le blocus économique se resserre, si les dissensions internes s’approfondissent, la junte pourrait être contrainte à une négociation politique globale avec les groupes armés, les partis dissous et la société civile muselée. Cette négociation, si elle a lieu, marquera de facto la fin du projet politique de la junte même si elle en assure provisoirement la survie physique.
Ce que l’on sait avec certitude, c’est que le projet de gouvernance de la junte malienne est en faillite sur tous ses axes. Elle avait promis la sécurité : le Mali est moins sûr qu’en 2020. Elle avait promis la souveraineté : elle dépend militairement de combattants russes qui se retirent sous escorte ennemie. Elle avait promis le développement : l’économie se contracte. Elle avait promis la réconciliation nationale : elle a dissous tous les partis et fait disparaître les voix dissonantes. La junte malienne avait promis aux Maliens la sécurité. Cette promesse non tenue, dans un pays épuisé, avec des armes pour seul argument de légitimité restant, est le portrait d’un pouvoir dont les jours sont comptés.
La question n’est plus si la junte tombera. La question est quand, et dans quelles conditions, et ce qui viendra après elle dans un pays qui aura besoin de décennies pour se relever de ce qu’elle lui a fait subir.
Leave a comment