Par La Rédaction | Lementor.net
La Côte d’Ivoire gère en ce moment aux frontières nord avec le Mali et le Burkina Faso une situation sécuritaire d’une complexité croissante que le Mondial 2026 et l’euphorie nationale ont provisoirement relégués dans les marges de l’actualité. Trois fronts simultanés. Trois menaces de nature différente. Une seule question qui les traverse toutes : jusqu’où la Côte d’Ivoire peut-elle maintenir son île de stabilité dans un Sahel en feu sans être à son tour consumée par les flammes ?
Le premier front est sécuritaire au sens strict. Les groupes jihadistes affiliés au JNIM et à l’EIGS ont été documentés à moins de cent kilomètres de la frontière ivoirienne dans certains secteurs. Des incidents sporadiques dans les régions frontalières du nord, des signalements de présences armées non identifiées dans des zones de brousse, et la dynamique militaire des offensives du 25 avril et du 4 juillet au Mali qui démontrent que ces groupes opèrent désormais sur des fronts de plus de 1 500 kilomètres de façon coordonnée : autant de signaux que les services de renseignement et les Forces armées de Côte d’Ivoire suivent avec une vigilance accrue. La fermeture des bases françaises au Mali et au Burkina Faso, et la rupture diplomatique du Burkina Faso avec la France du 26 juin dernier, ont réduit les capacités de renseignement régional partagé sur lequel Abidjan pouvait s’appuyer.
Le deuxième front est humanitaire. La dégradation sécuritaire au Mali et au Burkina Faso génère des flux de populations déplacées qui exercent une pression croissante sur les communautés frontalières ivoiriennes. Des villages du nord du pays accueillent des déplacés burkinabè et maliens qui arrivent avec leur détresse, leurs traumatismes et parfois leurs conflits. Dans des zones déjà fragilisées par des tensions foncières endémiques entre agriculteurs sédentaires et éleveurs peuls transhumants, ces arrivées perturbent des équilibres fragiles. Le Haut Commissariat aux réfugiés est présent mais ses ressources sont insuffisantes face à l’ampleur du phénomène. Et la Côte d’Ivoire, qui n’a pas les infrastructures d’accueil d’un pays historiquement tourné vers la gestion des réfugiés, doit gérer cette réalité avec des outils pensés pour d’autres situations.
Le troisième front est idéologique et numérique. La propagande des régimes militaires de l’AES, véhiculée par des réseaux de désinformation actifs sur WhatsApp, Facebook et TikTok, cible les populations ivoiriennes du nord et certaines banlieues d’Abidjan avec un discours anti-français, anti-CEDEAO et anti-Ouattara dont l’efficacité est réelle dans certains segments de la jeunesse urbaine et rurale désœuvrée. La rupture diplomatique du Burkina Faso avec Paris amplifie ce narratif et donne à la propagande de l’AES un argument supplémentaire. Cette guerre des récits n’est pas moins dangereuse que la guerre des armes. Elle travaille les esprits, alimente les ressentiments et crée les conditions psychologiques d’une radicalisation qui peut se manifester sous des formes diverses.
Selon Jeune Afrique, un conseiller spécial du patronat russe radié du PPA-CI de Laurent Gbagbo en mai dernier prépare activement depuis Moscou la création d’une formation politique ivoirienne. Cette information, si elle est confirmée, dit que la pénétration des réseaux russes dans le paysage politique ivoirien ne se limite pas aux campagnes de désinformation en ligne. Elle passe aussi par la structuration de véhicules politiques dont l’agenda peut ne pas être entièrement ivoirien.
La Côte d’Ivoire n’est pas le Sahel. Sa stabilité politique, sa croissance économique et la légitimité démocratique de ses institutions la distinguent fondamentalement des pays où les juntes militaires ont prospéré sur la déception populaire. Mais aucun de ces atouts n’est acquis définitivement. Ils doivent être entretenus, renforcés et défendus contre des menaces qui ne prennent pas de vacances pendant les Coupes du monde.
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