La Rédaction | Lementor.net
Il y avait un slogan. Diomaye mooy Sonko. Diomaye, c’est Sonko. Trois mots qui avaient condensé en 2024 une fusion politique exceptionnelle, deux hommes portés par la même vague populaire, le même rejet des élites corrompues, le même projet de rupture avec une gouvernance que des millions de Sénégalais ne supportaient plus. Quatorze mois plus tard, ce slogan appartient à une autre époque. Ce qui lui a succédé ressemble de plus en plus à ce que les analystes politiques appellent sobrement un bras de fer institutionnel, et ce que les Sénégalais ordinaires regardent avec une stupéfaction mêlée d’amertume.
La chronologie de la fracture est désormais bien documentée. En novembre 2025, Faye écartait Aïda Mbodj, coordinatrice de la coalition présidentielle et alliée de Sonko, pour la remplacer par Aminata Touré, ancienne Première ministre sous Macky Sall. La décision provoquait l’absence de Sonko à plusieurs conseils des ministres. En mars 2026, Sonko menaçait publiquement de retirer le Pastef du gouvernement si le président s’écartait de leur vision commune. Le 30 avril 2026, Faye limogeait Ousseynou Ly, porte-parole de la présidence et militant de la première heure du Pastef, pour le remplacer par Abdoulaye Tine, coordinateur de la coalition Diomaye Président, structure présidentielle autonome extérieure au Pastef.
Le 2 mai 2026, lors d’une interview accordée aux chaînes Walf TV, RFM et RTS, Faye posait les termes avec une froideur institutionnelle sans équivoque : tant qu’il est Premier ministre, c’est parce qu’il bénéficie de ma confiance. Si cela n’est plus le cas, nous aurons un nouveau Premier ministre. Le jour où je n’aurai pas satisfaction, je mettrai le Sénégal en avant.
La réplique de l’entourage de Sonko ne s’est pas fait attendre. Le 8 mai 2026, lors de la séance plénière de l’Assemblée nationale, le député Pastef Abdourahmane Diouf lançait un avertissement frontal : si vous licenciez Ousmane Sonko, nous déposerons des motions de censure contre chaque Premier ministre que vous nommerez. Vous avez pensé qu’il suffisait de détenir le décret de nomination pour limoger le Premier ministre. Mais il détient la majorité à l’Assemblée nationale. De son côté, Baye Mayoro Diop, directeur de la Coopération décentralisée et homme de l’entourage présidentiel, a qualifié Sonko de petit PM qui ne travaille pas pour la réussite du mandat mais pour son échec. La guerre des déclarations est ouverte.
Ce qui rend cette crise particulièrement dangereuse est sa dimension constitutionnelle. Sonko contrôle la majorité à l’Assemblée nationale. Si Faye le limoge, une censure systématique de tout nouveau Premier ministre est juridiquement possible. Face à ce blocage, le seul recours du président serait de dissoudre l’Assemblée ou de supprimer le poste de Premier ministre par voie référendaire. Deux options qui plongeraient le Sénégal dans une instabilité institutionnelle dont personne ne maîtriserait l’issue.
Ce qui se joue ici dépasse la querelle de deux hommes. Il y a d’un côté la légitimité populaire de Sonko, fondateur du Pastef, homme qui a fait campagne et gagné. De l’autre, la légitimité institutionnelle de Faye, président élu, qui a progressivement pris conscience que la présidence lui donnait un pouvoir qu’il peut exercer indépendamment de celui qui lui a ouvert la porte. Entre les deux, la question de l’inéligibilité de Sonko pour la présidentielle de 2029, condamné pour diffamation, crée une asymétrie de destin qui a rendu leur cohabitation impossible à tenir dans la durée. L’un projette son avenir vers 2029. L’autre cherche encore sa porte de sortie juridique vers cette même échéance.
Le peuple sénégalais regardait ce duo comme un symbole de rupture avec la politique spectacle. Ce duel qu’il observe aujourd’hui est exactement ce qu’il espérait ne plus jamais voir.
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