La Rédaction | Lementor.net
Il est six heures du matin et le marché à bétail de Modeste, dans la commune de Yopougon, ressemble déjà à une ruche. Les camions arrivent du Niger par convois entiers, déversant des centaines de moutons dans une cohue organisée qui mêle les cris des animaux, les appels des vendeurs et le marchandage tendu des acheteurs qui savent que les jours passent et que la Tabaski, elle, n’attend pas. Nous sommes à quatre jours du 27 mai, date confirmée par le COSIM et le CODISS. Et dans ce marché où le prix du mouton dit mieux que n’importe quel bulletin économique l’état réel du pouvoir d’achat des ménages ivoiriens, les nouvelles ne sont pas bonnes.
Un mouton de taille moyenne qui se négociait à 60 000 ou 70 000 francs CFA l’année dernière à pareille période se monnaye cette année entre 80 000 et 100 000 francs dans les marchés abidjanais. Les béliers de grande taille, ceux que les familles aisées s’arrachent pour marquer leur statut lors de la fête, dépassent parfois les 200 000 francs. Ce sont des hausses de 15 à 25% selon les espèces et les tailles, que les vendeurs attribuent unanimement à la même cause : la fermeture de la frontière burkinabè le 11 mai.
Le marché de Modeste, comme ceux d’Adjamé et d’Abobo, repose désormais presque exclusivement sur les approvisionnements en provenance du Niger. Ces convois arrivent, mais en flux tendus. Les routes qui relient Niamey à Abidjan sont longues, les postes de contrôle nombreux et les coûts de transport répercutés mécaniquement sur les prix finaux. Un mouton qui a traversé 1 200 kilomètres dans un camion pendant trois jours arrive à Abidjan avec une valeur ajoutée logistique que l’acheteur final paie intégralement.
Ce que les gestionnaires du marché observent depuis une semaine, c’est une affluence précoce et inhabituelle. Les familles qui peuvent encore se permettre d’acheter tôt le font, anticipant de nouvelles hausses à mesure que la date se rapproche. Les petits éleveurs locaux, encouragés par les appels gouvernementaux à privilégier le bétail ivoirien, amènent des animaux plus petits mais disponibles immédiatement, sans les risques sanitaires liés aux longues distances de transport.
Le gouvernement a mis en place des points de vente officiels dans plusieurs communes d’Abidjan pour tenter de réguler les prix et d’offrir une alternative aux marchés informels où les pratiques de surfacturation sont les plus courantes. La Direction générale des Services vétérinaires a renforcé ses contrôles sanitaires pour garantir que les animaux mis en vente sont en bonne santé. Ces mesures sont utiles. Elles ne suffisent pas à compenser l’effet d’un déficit d’approvisionnement structurel que rien dans les sept jours disponibles ne peut corriger complètement.
Pour les familles qui célèbrent la Tabaski avec foi et ferveur depuis des générations, la question du mouton n’est pas une question économique abstraite. C’est une obligation spirituelle qui engage leur dignité et leur relation à leur communauté. Ne pas sacrifier lors de l’Aïd el-Kébir, c’est marquer publiquement une incapacité que peu de familles acceptent d’afficher. C’est cette pression sociale et religieuse qui maintient la demande incompressible, quelle que soit l’évolution des prix. Et c’est cette même pression que les vendeurs connaissent et qui leur donne un avantage structurel dans la négociation.
Il reste quatre jours. Les prix ont peu de chances de baisser significativement. Ce que l’on peut espérer, c’est qu’ils se stabilisent à mesure que les derniers convois arrivent et que l’offre se complète progressivement. Ce que l’on peut craindre, c’est que les deux derniers jours avant la fête voient une nouvelle flambée, alimentée par la précipitation des acheteurs tardifs et la rareté réelle d’animaux disponibles aux formats et aux prix que les ménages populaires peuvent encore se permettre.
La Tabaski aura lieu le 27 mai. Elle sera belle, comme chaque année. Mais pour beaucoup de familles ivoiriennes, elle aura coûté plus cher que prévu. Et cette fois, la cause n’est pas dans les rumeurs ou la spéculation. Elle est dans la décision d’un gouvernement voisin à 1 200 kilomètres d’Abidjan, prise pour ses propres raisons, avec ses propres contraintes. C’est la géopolitique du mouton de Tabaski. Et c’est une réalité que la Côte d’Ivoire devra adresser structurellement bien avant que la prochaine fête n’arrive.
Leave a comment