La rédaction | Lementor.net
Il paraît que la démocratie n’est pas pour les Africains. Ibrahim Traoré l’a dit. Devant les caméras, sans hésiter, avec ce regard qui ne doute de rien. « La démocratie tue. » « Oubliez la démocratie. » On l’a écouté. On a posé la télécommande. Et on s’est demandé, sincèrement, de quelle Afrique il parlait.
Pas de la nôtre, en tout cas.
En 1236, à Kouroukan Fouga — une plaine, quelques arbres, le vent du Sahel — Soundjata Keïta et les siens ont proclamé une charte. Pas une constitution importée. Pas un texte dicté par une puissance étrangère. Une charte africaine, mandingue, transmise de bouche à oreille pendant des siècles par les griots avant d’être enfin transcrite. Ce document garantissait la liberté d’expression. L’inviolabilité de la personne humaine. Le droit à la parole, à la différence, à la vie en société. L’abolition de l’esclavage par razzia. L’UNESCO l’a classée patrimoine culturel immatériel de l’Humanité en 2009. Cinq siècles avant la Révolution française. Huit siècles avant qu’Ibrahim Traoré ne décide, lui, que tout ça n’est finalement pas pour nous.
Le peuple burkinabè est l’héritier de cette charte. Le capitaine Traoré aussi, qu’il le veuille ou non. Et c’est peut-être là que réside toute la cruauté du moment — qu’un homme qui porte en lui cet héritage immense puisse se lever et dire à son peuple qu’il ne mérite pas ce que ses propres ancêtres avaient déjà construit.
Avant Kouroukan Fouga, il y avait l’arbre à palabres. Cet arbre sous lequel personne ne pouvait être réduit au silence. Où le chef n’avait pas le droit de se lever avant que chacun ait parlé. Où les décisions se prenaient dans la durée, dans le respect, dans l’écoute. Pas de décret signé un mercredi matin. Pas de dissolution de cent dix-huit organisations par bulletin officiel. Juste des hommes et des femmes assis ensemble, convaincus que la parole de chacun avait un poids. C’était ça, la gouvernance africaine originelle. Pas une fantasmagorie de nostalgiques — une réalité historique que le capitaine semble n’avoir jamais apprise, ou avoir choisie d’oublier.
Il y avait aussi l’initiation traditionnelle. Ce passage obligé qui formait des êtres responsables — pas seulement des sujets obéissants, mais des citoyens conscients que le pouvoir ne s’approprie jamais. Qu’il se confie. Qu’il se sert. Et qu’il se rend. Ibrahim Traoré a été initié. On se demande ce qu’il a retenu.
Maintenant, regardons les faits tels qu’ils sont. En janvier, tous les partis politiques du Burkina Faso ont été dissous. En avril, cent dix-huit associations ont été balayées — parmi elles, des structures de santé, des réseaux de défense des droits syndicaux, des associations d’aide aux personnes âgées, des organisations de lutte contre le VIH, des cercles de jeunes citoyens. La commission électorale nationale a été supprimée en juillet 2025. Les journalistes qui dérangent sont envoyés au front. La BBC, RFI, Voice of America — interdites. Et pendant ce temps, une nouvelle charte a discrètement prolongé le mandat du capitaine jusqu’en 2029.
On nous dit que c’est de la souveraineté. On nous dit que c’est la révolution. On nous dit que c’est africain.
Non.
Ce qui est africain, c’est Kouroukan Fouga. Ce qui est africain, c’est l’arbre à palabres. Ce qui est africain, c’est la tradition millénaire de rendre des comptes à son peuple. Ce qui n’est pas africain — ce qui n’a jamais été africain — c’est l’idée qu’un seul homme puisse décider seul, gouverner seul, taire seul, et appeler ça de la libération. Ça, c’est l’héritage colonial dans sa version la plus cruelle. Pas celui qu’on subit — celui qu’on s’inflige à soi-même, en croyant renverser l’autre.
Il y a une confusion au cœur de tout cela, et elle mérite d’être nommée clairement. Faire un coup d’État, c’est un acte politique. Brutal, risqué, parfois compréhensible quand les voies normales sont toutes corrompues ou fermées. Mais interdire les partis, dissoudre les ONG, museler la presse — ce n’est plus du politique. C’est de l’antidémocratique. Et la différence entre les deux n’est pas une question de sensibilité ou de vocabulaire occidental. C’est la ligne qui sépare un chef d’un geôlier.
Ce qu’on voudrait dire au capitaine, avec toute la clarté que ce moment exige, c’est ceci : votre incompréhension de la démocratie n’autorise pas l’amputation d’un peuple. Votre confusion personnelle entre gouvernance et domination ne peut pas devenir la condition de vie de millions de Burkinabè. Vous n’avez pas compris la démocratie — soit. Mais ce n’est pas le Burkina Faso qui doit payer pour votre lacune. Ce n’est pas l’Afrique qu’il faut accuser de ne pas mériter ce que vous n’avez pas su construire. L’honnêteté intellectuelle, quand on est chef d’État, c’est de dire « je n’y arrive pas » — pas « mon peuple n’en est pas capable ».
Le Burkina Faso saigne, et ce n’est pas une formule. Des villages entiers sont occupés par des groupes armés. Des populations fuient dans la nuit. Des soldats meurent dans le silence chaque semaine. Ce drame est réel et il mérite une réponse sérieuse, courageuse, collective. Mais on ne combat pas la terreur en faisant de ses propres citoyens des suspects. On ne reconstruit pas un pays fracturé en lui retirant les derniers espaces où il pouvait encore respirer, débattre, se soigner, s’organiser. Dans ce vide-là, dans ce silence forcé, ce ne sont jamais les bons qui s’installent.
La démocratie n’est pas parfaite. Elle est lente, bruyante, parfois décevante jusqu’à l’écœurement. Elle produit des élections volées et des gouvernants médiocres. On ne la défend pas parce qu’elle est sans défaut. On la défend parce qu’elle est la seule chose qui protège le plus faible contre le plus fort. Parce qu’elle est la seule chose qui permet de se tromper et de recommencer. Parce que sans elle, quand le chef se trompe — et tous les chefs se trompent — il n’y a personne pour lui dire, personne pour corriger, personne pour relever.
Ibrahim Traoré cite la Libye comme preuve que la démocratie échoue. Mais la Libye n’a pas été détruite par la démocratie. Elle a été détruite par des bombes étrangères et par l’absence de toute institution capable de tenir debout après. C’est précisément ce qu’il construit au Burkina Faso — un État sans institutions, sans contre-pouvoirs, sans société civile, sans partis, sans presse. Un État nu. Et un État nu, quand le chef trébuche, s’effondre.
Alors oui, capitaine — allez à Kouroukan Fouga. Pas avec un protocole militaire et des drapeaux. Seul. À pied si possible. Assis sous un arbre. Et écoutez. Vos ancêtres n’ont pas attendu 1789 pour comprendre que le pouvoir sans limite finit toujours par dévorer ceux qui l’exercent autant que ceux qui le subissent. Ils l’avaient gravé dans la mémoire de vos peuples bien avant que vous naissiez. Cette sagesse-là ne vieillit pas. Elle attend, simplement, d’être retrouvée.
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