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Deux ans. C’est le temps qu’il aura fallu entre la signature de l’arrêté et le passage à l’application effective. Le 29 mars 2024, le ministre-gouverneur du District Autonome d’Abidjan, Cissé Ibrahima Bacongo, signait l’arrêté n°03 interdisant formellement sur l’ensemble du territoire du District la mendicité sous toutes ses formes, l’usage des charrettes à bras communément appelées wottro pour le transport de marchandises, le commerce ambulant sur les grandes artères, et la production, l’importation, la distribution et l’usage des sachets plastiques. Le 14 avril 2026, devant les médias réunis au casino du Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire, Bacongo a annoncé que l’heure de l’application est venue. La phase de sensibilisation précédera la répression. Mais le ton est sans équivoque : plus de mendiants, plus de wottro, plus de commerçants ambulants dans le District.
Pour comprendre pourquoi ce moment est important, il faut mesurer ce que représentent ces trois réalités dans le quotidien d’Abidjan. Le wottro, cette charrette à bras poussée à la main dans les rues encombrées, est l’outil de travail de milliers de petits transporteurs informels qui vivent de quelques courses quotidiennes entre les marchés, les entrepôts et les chantiers. Il est lent, encombrant, souvent dangereux pour la circulation sur des axes déjà saturés, mais il est aussi le seul moyen de subsistance de ceux qui le poussent. Le commerce ambulant, lui, mobilise des centaines de milliers de personnes dans les treize communes du District. Vendeurs de sachets d’eau, de crédit téléphonique, de journaux, de cacahuètes et d’accessoires en tout genre aux feux rouges, revendeurs itinérants dans les rues du Plateau, de Treichville ou d’Adjamé : ce secteur informel représente une économie parallèle massive, estimée par certains experts à plusieurs centaines de milliards de FCFA par an. La mendicité, enfin, visible dans les carrefours, les marchés et aux abords des mosquées les jours de prière, touche à la fois des personnes en situation de grande vulnérabilité, des malades mentaux sans domicile fixe, des enfants confiés à des maîtres coraniques itinérants et des réseaux organisés qui instrumentalisent la misère.
La justification des autorités repose sur trois arguments. Le premier est celui de la sécurité et de la fluidité routière. Les charrettes à bras et les vendeurs ambulants qui slaloment entre les véhicules constituent un risque réel d’accident, particulièrement sur les grandes artères comme l’autoroute du Nord, le boulevard VGE ou les voies de l’Indénié. Le deuxième est celui de la salubrité. La conférence de presse du 14 avril s’inscrivait précisément dans le cadre de la préparation de la saison des pluies : Bacongo a établi un lien direct entre le désordre urbain, l’obstruction des caniveaux et les inondations meurtrières qui frappent régulièrement des quartiers comme Abobo, Yopougon et Port-Bouët. Le troisième argument est celui de l’image. Abidjan multiplie les candidatures à l’organisation d’événements internationaux majeurs, politiques, économiques, culturels et sportifs. Le ministre-gouverneur a rappelé que cette ambition métropolitaine est incompatible avec un espace public livré au désordre.
L’application effective des mesures sera confiée à la brigade du District, déjà déployée sur le terrain depuis plusieurs mois selon Bacongo, qui affirme que les résultats enregistrés sont encourageants. Les forces de sécurité, notamment la police du District, seront mobilisées en appui. Une campagne de communication et de sensibilisation est prévue avant chaque opération majeure, en coordination avec les treize maires des communes. Des structures spécialisées seront chargées de prendre en charge les malades mentaux sans domicile fixe actuellement livrés à eux-mêmes dans les rues, une dimension sociale que les autorités ont eu le soin d’intégrer dans le dispositif pour ne pas réduire l’opération à une simple opération de répression visible.
La vraie question que cette politique soulève est celle de la reconversion. Interdire le wottro sans proposer à ses utilisateurs une alternative de transport de marchandises à coût accessible, c’est déplacer la misère sans la résoudre. Interdire le commerce ambulant sans créer des espaces marchands structurés en nombre suffisant et financièrement accessibles aux petits revendeurs, c’est priver des familles entières d’un revenu immédiat sans leur en offrir un autre. Interdire la mendicité sans financer à la hauteur des besoins les structures d’accueil, les centres de réinsertion et les programmes d’aide sociale, c’est criminaliser la pauvreté plutôt que la traiter.
Bacongo a dit vouloir redonner à Abidjan sa réputation de perle des lagunes. L’ambition est légitime. Une grande métropole africaine du 21ème siècle ne peut pas fonctionner indéfiniment avec un espace public aussi peu régulé. Mais la grandeur d’une ville ne se mesure pas seulement à la propreté de ses artères. Elle se mesure aussi à la capacité de ses institutions à accompagner ceux que l’ordre urbain déplace vers une autre forme de dignité économique.
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