La rédaction | Lementor.net
C’est la formule préférée des juntes africaines. Quand les coups de feu claquent dans la nuit, quand les routes brûlent, quand les marchés se vident, quand les généraux disparaissent — on envoie un communiqué. Trois mots. Lapidaires. Rassurants. « La situation est sous contrôle. »
Au Mali, ces trois mots-là ont été prononcés tellement de fois qu’ils ont fini par perdre tout sens. Et pourtant, à Bamako, on continue. On les prononce avec la même solennité, le même aplomb, le même mépris tranquille pour l’intelligence de ceux qui écoutent. La situation est sous contrôle. Vraiment ?
Commençons par ce qui s’est passé hier. Samedi 25 avril 2026. Le JNIM et le Front de libération de l’Azawad ont lancé une offensive coordonnée d’une ampleur sans précédent — Bamako, Kati, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti, simultanément. Le pays entier comme cible, en même temps. Et depuis Bamako, le communiqué est tombé avant même que les corps soient refroidis. La situation est sous contrôle.
Le général de corps d’armée Sadio Camara, ministre de la Défense, a été tué dans un attentat perpétré à son domicile de Kati par des éléments du JNIM. Il est mort avec sa seconde femme et deux petits-enfants lorsqu’un kamikaze a conduit un véhicule piégé dans sa résidence. Sadio Camara — celui sans qui la junte ne serait jamais allée chercher les mercenaires russes, celui qui tenait l’appareil militaire d’une main de fer, celui qu’Assimi Goïta avait réinstallé en février dernier précisément parce qu’il ne pouvait pas se passer de lui — est mort chez lui, dans son lit, à Kati. Dans le QG même de la révolution.
Le général Modibo Koné, directeur de l’Agence nationale de sécurité d’État, chef du renseignement malien, a été blessé et a subi une intervention chirurgicale. L’homme censé tout savoir, tout anticiper, tout déjouer — blessé dans une attaque qu’il n’a pas vue venir. Le général Oumar Diarra, chef d’état-major général des armées, a lui aussi été blessé et est pris en charge à l’hôpital militaire de Kati, dans un état jugé stable. Le ministre de la Défense mort. Le chef du renseignement à la clinique. Le chef d’état-major à l’hôpital. Le Premier ministre hors du pays. Et Assimi Goïta — dont la résidence se trouve également à Kati, a lui aussi été visé — a été évacué en urgence et, depuis, garde le silence.
En lieu sûr. Silencieux. Exfiltré de son propre quartier général.
On pourrait s’arrêter là. Ce serait suffisant. Mais ce serait trop facile.
Regardons l’économie. Le Mali traverse une contraction réelle de son activité. Les sanctions de la CEDEAO ont laissé des cicatrices profondes que ni la rhétorique souverainiste ni les discours enflammés contre la Françafrique n’ont effacées. L’inflation ronge le pouvoir d’achat des Maliens ordinaires — ces mêmes Maliens qui, dans les marchés de Bamako, de Mopti ou de Ségou, calculent chaque matin combien ils peuvent encore se permettre d’acheter. Les investisseurs étrangers, eux, ont voté avec leurs pieds. Ils sont partis. Discrètement, sans communiqué. Africa Corps a coûté près d’un milliard de dollars à la junte — pour des résultats que ce week-end vient de mesurer à sa juste valeur. Situation sous contrôle.
La situation sociale mérite qu’on s’y arrête. Le Mali est l’un des pays les plus pauvres de la planète — et sous la junte, les indicateurs de développement humain n’ont pas progressé. L’école publique se délite. Les centres de santé manquent de médicaments dans les régions que les groupes armés ne contrôlent pas encore. La jeunesse malienne, celle que la junte prétend incarner, continue de fuir — vers Abidjan, vers Dakar, vers l’Europe par tous les chemins possibles, y compris les plus dangereux. Cette jeunesse-là n’a pas attendu de lire les rapports économiques pour comprendre que l’avenir n’est pas au Mali en ce moment. Situation sous contrôle.
Sur le plan politique et démocratique, Assimi Goïta a réalisé un tour de force remarquable — il a réussi à faire du Mali un pays sans horizon électoral crédible. Les élections promises ont été repoussées, replannifiées, oubliées, puis repoussées encore. Les partis politiques dissous. La société civile a appris à se taire. Les médias indépendants naviguent entre autocensure et fermeture administrative. Et la charte de la transition ressemble de plus en plus à une fiction juridique qu’on retaille à la mesure des appétits du moment. Un Conseil national de transition lui a même accordé un mandat de cinq ans renouvelable sans élection. Situation sous contrôle — celle d’un pays à qui on a confisqué sa propre parole.
Reste le front militaire, celui dont la junte tire sa légitimité originelle. C’était le prétexte du premier coup — l’armée malienne saignait face aux djihadistes, les politiciens civils étaient incapables, les militaires allaient reprendre les choses en main et gagner la guerre. Cinq ans plus tard, les groupes armés attaquent simultanément six villes en une seule nuit. Plusieurs localités stratégiques, dont Mopti et Kidal, ont échappé en partie ou totalement au contrôle de l’État. Les villages brûlent. Les déplacés s’accumulent. La carte des zones rouges ne fait que s’étendre. Situation sous contrôle.
Et puis il y a Kati. Ce camp militaire d’où sont partis les deux coups d’État successifs, cette base censée être le cœur invulnérable du pouvoir malien. C’est là que le ministre de la Défense a été tué chez lui. C’est là que le chef du renseignement a été blessé. C’est là qu’Assimi Goïta a dû être exfiltré d’urgence dans la nuit. Les jihadistes ne sont plus dans le désert. Ils sont à Kati.
Quand on ne maîtrise plus son quartier général, on ne maîtrise plus rien. Et quand on doit être exfiltré de son propre camp dans la nuit, on ne dirige plus — on survit.
C’est ça, la réalité du Mali en ce moment. Un pays magnifique, un peuple résilient, une histoire millénaire que même les pires gouvernements n’ont pas réussi à effacer — mais un régime décapité en une seule nuit, qui communique par slogans parce qu’il n’a plus de bilan à présenter, qui parle de souveraineté parce qu’il n’a plus de solutions à proposer, et qui répète encore « situation sous contrôle » depuis un lieu sûr dont personne ne connaît l’adresse.
Le problème, c’est que les Maliens, eux, vivent dans la réalité. Et dans la réalité, on ne mange pas des communiqués.
Leave a comment