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Trois partis, trois fêtes, une seule mémoire. Quand la Côte d’Ivoire confond résistance politique et projet de société.
Le calendrier politique ivoirien de ce printemps 2026 offre un spectacle aussi révélateur qu’involontaire. En l’espace de deux semaines, trois formations issues du même terreau historique ont tenu leurs grands-messes militantes respectives. Le FPI à Agnibilékro pour sa Fête de la Liberté. Le MGC de Simone Ehivet Gbagbo à Cocody-Golf pour sa 4e Fête des Libertés, sous le thème sobre et exigeant : « 1990-2026, 36 ans de multipartisme en Côte d’Ivoire : quelles avancées démocratiques et quelles libertés réelles pour les citoyens ? ». Et le PPA-CI de Laurent Gbagbo pour sa 4e Fête de la Renaissance, placée sous le thème « Cohésion et remobilisation pour la conquête des libertés et de la souveraineté ».
Trois cérémonies. Trois noms presque identiques. Une même constellation de mots — liberté, renaissance, libertés, souveraineté — qui tournent en orbite autour des mêmes figures et des mêmes récits. Et une même question que personne ne pose assez franchement : où est passée la gauche ivoirienne ? Existe-t-il encore une gauche, au sens propre du terme, dans ce pays ?
Quand la gauche se confond avec un homme
La déclaration de Nady Bamba, compagne de Laurent Gbagbo et figure du PPA-CI, selon laquelle « la gauche en Côte d’Ivoire, c’est Gbagbo », mérite qu’on s’y arrête. Non pas pour la contester, mais parce qu’elle dit, avec une franchise rare, quelque chose de profondément vrai sur l’état du champ politique ivoirien : une famille idéologique entière réduite à l’incarnation d’un individu.
Ce phénomène n’est pas propre à la Côte d’Ivoire. En Argentine, le péronisme a longtemps fonctionné sur le même registre, une doctrine indissociable d’un nom de famille, capable de traverser les décennies sans jamais se définir vraiment. En France, le gaullisme a survécu à de Gaulle davantage comme mythe que comme programme cohérent. Mais en Côte d’Ivoire, ce processus a produit quelque chose de particulier : une fragmentation structurelle. Car là où un seul homme fait office de ciment idéologique, chaque fracture personnelle ou stratégique entre ses héritiers devient automatiquement une scission politique.
L’exemple le plus récent est saisissant. Le retrait du MGC de la coalition CAP-CI en janvier 2026, sur fond de divergences stratégiques et de désaccords liés à la stratégie électorale, a suffi à détériorer durablement les relations entre formations pourtant issues du même foyer. Simone et Laurent Gbagbo : deux figures nées du même couple, du même combat, du même parti d’origine. Deux organisations désormais séparées, avec des différends allant jusqu’à des querelles juridiques autour de l’usage du nom « Gbagbo » lui-même. La gauche ivoirienne ne se divise plus sur des questions de doctrine. Elle se divise sur des questions de personnes, d’héritages symboliques et de légitimité mémorielle.
Le paradoxe d’une gauche qui ne parle pas à gauche
Examinons maintenant le contenu. Pas les noms, pas les figures, le contenu réel des discours politiques portés par ces formations depuis plus de vingt ans.
La gauche, dans son acception classique, celle qui traverse l’histoire politique depuis la Révolution française jusqu’aux social-démocraties européennes, porte un socle doctrinal identifiable : la redistribution des richesses, la primauté de la justice sociale, la défense des droits des travailleurs, l’universalisme républicain, la protection des minorités et une méfiance structurelle envers les concentrations de pouvoir économique.
Or, lorsqu’on passe en revue les grands thèmes qui ont structuré le discours de l’opposition ivoirienne dite de gauche au cours des deux dernières décennies, on retrouve principalement : la souveraineté nationale menacée par des puissances étrangères, le rejet de l’ingérence française et occidentale, la défense d’une identité nationale, la résistance comme valeur cardinale, et le culte de la figure du chef comme symbole incarné de cette résistance.
Le thème même de la Fête de la Renaissance 2026, « Cohésion et remobilisation pour la conquête des libertés et de la souveraineté », en est la démonstration la plus récente. La souveraineté avant tout. Pas les salaires. Pas les inégalités territoriales entre le Nord et le Sud du pays. Pas le coût de la vie à Abobo ou à Yopougon. Pas le chômage des jeunes diplômés d’Abidjan. La souveraineté, notion éminemment défensive, tournée vers l’ennemi extérieur.
Ce glissement n’est pas anodin. En termes de science politique, ce que décrit ce discours se rapproche davantage du nationalisme populiste, parfois teinté de souverainisme tiers-mondiste, que des fondamentaux de la gauche sociale. Ce sont deux choses que l’histoire a régulièrement confondues, et qui sont pourtant distinctes. Le nationalisme peut coexister avec la gauche, mais il ne la constitue pas.
Le panafricanisme : vision ou langage ?
Il faut aborder le panafricanisme, qui occupe une place croissante dans les discours de ces formations, particulièrement depuis les turbulences sahéliennes et l’émergence de nouveaux modèles de rupture avec la France en Afrique de l’Ouest.
Mais le panafricanisme est un corpus intellectuel riche, exigeant et concret. Kwame Nkrumah le définissait par l’unité politique du continent, la construction d’institutions communes et le contrôle collectif des ressources africaines. Thomas Sankara en a fait un programme économique radical de rupture avec les dépendances néo-coloniales : refus du remboursement de la dette, promotion de la production locale, émancipation paysanne. Julius Nyerere a théorisé le socialisme africain comme enracinement dans les valeurs communautaires traditionnelles au service d’un projet économique cohérent.
Où sont ces débats dans le discours des partis ivoiriens se réclamant du panafricanisme ? On cherche en vain, dans les plateformes publiées ou les discours prononcés par ces formations, une proposition sérieuse sur la politique fiscale, la réforme agraire, le modèle énergétique, la politique industrielle ou la restructuration des accords monétaires. Ce qui domine à la place, c’est le registre émotionnel de la résistance : la France accusée, l’Occident dénoncé, la CPI stigmatisée. Des indignations parfois légitimes, certes, mais qui ne s’articulent à aucun projet de transformation sociale concret et chiffré.
Le panafricanisme comme posture de résistance est compréhensible dans un contexte post-colonial douloureux. Le panafricanisme comme programme de gouvernement est une autre exigence. La gauche ivoirienne a davantage pratiqué le premier que le second.
L’épreuve du pouvoir : ce que les années gbagbo ont révélé
Les dix années durant lesquelles Laurent Gbagbo a exercé le pouvoir, d’abord après les élections contestées de 2000 puis jusqu’à la crise post-électorale de 2010-2011, constituent le test décisif pour évaluer ce qu’était concrètement le projet de gauche de cette mouvance.
Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est moins ce qui a été fait que ce qui n’a pas été engagé. La Côte d’Ivoire des années 2000 concentrait des inégalités structurelles considérables : entre un Sud plus développé et un Nord délaissé, entre une élite urbaine prospère et des paysans du cacao sous-rémunérés, entre une jeunesse instruite sans emploi et une classe politique installée dans ses privilèges. Ces fractures appelaient un agenda social de fond : réforme de la filière café-cacao, politique sociale active, décentralisation réelle, réforme foncière digne de ce nom.
Cet agenda de gauche a été largement absorbé par la gestion de la crise sécuritaire, de la rébellion armée et du positionnement géopolitique face à la France. Ce n’est pas un reproche moral. Gouverner dans ces conditions était extraordinairement difficile. C’est simplement un constat : l’urgence politique a consumé le projet social. Et depuis le retour de Gbagbo en Côte d’Ivoire, aucun bilan critique sérieux de cette période n’a été publiquement conduit par ces formations. Une gauche qui ne se soumet pas à l’autocritique de ses années de gouvernement est une gauche qui privilégie la mémoire sur l’apprentissage.
La fragmentation comme mode d’existence
La 4e Fête des Libertés du MGC a réuni plus de 500 participants avec la présence du FPI, du PPA-CI et de plusieurs syndicats. Pourtant, le PDCI-RDA, bien qu’invité, n’a pas envoyé de représentants. Quelques jours plus tôt, à Agnibilékro, le FPI tenait sa propre Fête de la Liberté avec des appels répétés à l’union de l’opposition. Des appels qui, par leur répétition même, indiquent que cette union n’est jamais vraiment advenue. Pendant ce temps, le PPA-CI évoquait plus de 1 600 personnes détenues en lien avec les crises politiques récentes, qualifiant la situation d’urgence humanitaire.
Cette fragmentation n’est pas un accident. Elle est le produit logique d’une culture politique dans laquelle la légitimité s’acquiert par la proximité avec un chef historique plutôt que par l’adhésion à un projet collectif. Lorsque la figure s’éloigne ou que son héritage se divise, chaque lieutenant devient prétendant. Lorsque les prétendants sont plusieurs, chacun fonde sa propre structure. Le résultat est un paysage de gauche qui ressemble à un archipel d’îles entretenant des relations diplomatiques intermittentes, parfois chaleureuses, souvent tendues, jamais vraiment unies.
Il y a quelque chose de tragiquement symptomatique dans cette coïncidence calendaire : trois fêtes militantes portant des noms quasi identiques, qui se tiennent à quelques semaines d’intervalle sans parvenir à fusionner en un seul événement. La gauche ivoirienne est encore capable de commémorer ensemble. Elle n’est plus capable de construire ensemble.
Ce que la gauche ivoirienne pourrait encore être
Il serait injuste de conclure sans reconnaître les ressources réelles de cet espace politique. La base militante est réelle. Le lien avec des couches populaires urbaines et péri-urbaines est incontestable. Et il y a des signes de maturité. La 4e Fête des Libertés du MGC a délibérément pris le pari de l’intellect, remplaçant les défilés et les fanfares par des panels de réflexion sur l’état du multipartisme ivoirien depuis 1990. Simone Ehivet Gbagbo elle-même a salué « une journée historique par la qualité et la profondeur des questions débattues ». C’est un signe que quelque chose cherche à murir.
Mais pour qu’une gauche existe réellement au XXIe siècle en Côte d’Ivoire, plusieurs ruptures seraient nécessaires.
La première serait doctrinale : accepter de débattre sérieusement d’économie. Quelle est la position de ces partis sur le franc CFA ? Sur la fiscalité des multinationales opérant en Côte d’Ivoire ? Sur l’assurance maladie universelle, le salaire minimum, les transferts sociaux ? Sur le modèle agricole dans un pays qui reste l’un des premiers producteurs mondiaux de cacao, mais dont des centaines de milliers de paysans vivent encore sous le seuil de pauvreté ? Ces questions attendent toujours une réponse programmatique sérieuse.
La deuxième serait organisationnelle : accepter qu’une gauche ne se réduit pas à une figure. Les grandes gauches qui ont transformé leurs sociétés, le Labour britannique de 1945, le PT brésilien de Lula, le MAS bolivien de Morales, ont su créer des structures collectives capables de survivre à leurs fondateurs et de transcender les ambitions individuelles. Elles ont produit des programmes. Des lois. Des bilans. Pas seulement des commémorations.
La troisième serait mémorielle : savoir ce qu’on célèbre et pourquoi. Commémorer une résistance est légitime et même nécessaire. Mais une gauche qui vit principalement dans le souvenir de ses combats passés est une gauche qui a renoncé à imaginer l’avenir. Les fêtes de la Liberté, de la Renaissance et des Libertés sont des hommages à ce qui a été. Il manque à cette gauche une grande fête de ce qui sera.
La gauche ivoirienne n’est pas morte. Mais elle ressemble aujourd’hui à un fleuve puissant qui se serait éparpillé en bras multiples sans jamais retrouver son cours principal. L’eau est là : la force populaire, l’indignation sociale, la volonté de changement. C’est le lit qui manque : un projet commun, une doctrine partagée, une vision de la Côte d’Ivoire de demain qui ne soit pas d’abord une célébration de la Côte d’Ivoire d’hier.
La question n’est pas de savoir si Laurent Gbagbo est de gauche, ou si Simone l’est davantage que lui, ou si le FPI l’est plus que le MGC. La question est : qui, dans cet espace politique, est prêt à construire une gauche ivoirienne pour les trente ans qui viennent ? Pas pour commémorer. Pour gouverner.
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