La Rédaction | Lementor.net
Il existe en politique des hommes que l’on regarde sans vraiment les voir. Des silhouettes familières que l’on finit par tenir pour acquises, comme un meuble dans une pièce que l’on traverse chaque jour sans s’y arrêter. Téné Birahima Ouattara a longtemps été cet homme-là. Présent dans tous les moments décisifs du pouvoir ivoirien depuis quinze ans, rarement au centre de la photo, jamais loin de l’objectif. Et puis, un matin de janvier 2026, tout a changé. Pas par surprise. Par accumulation.
Le 23 janvier 2026, quand la Secrétaire générale de la Présidence a donné lecture du décret portant composition du nouveau gouvernement, un fait historique s’est produit dans un relatif silence : pour la première fois depuis la création du poste de Premier ministre en 1990, un vice-Premier ministre était nommé en Côte d’Ivoire. Ce poste revenait à Téné Birahima Ouattara. L’homme de l’ombre venait de sortir en pleine lumière.
Pour comprendre ce moment, il faut rembobiner loin. Avant la politique, avant les ministères et les cordons dorés, il y a eu un jeune homme studieux formé à l’Université d’Abidjan, diplômé en économie en 1982, qui choisit la banque plutôt que les tribunes. Il passe dix ans à la Société Générale de Côte d’Ivoire, où il gravit les échelons jusqu’à la direction générale, avant de rejoindre Atlantic Bank de 1992 à 1999. Ce sont ces années-là, dans les couloirs feutrés de la finance, à lire des bilans, à peser des risques, à calibrer des décisions sous contrainte, qui forgent sa méthode. Il ne gouverne pas à l’instinct. Il gouverne à l’analyse.
Il est parmi les pères fondateurs du Rassemblement des Républicains en 1994, et en devient le trésorier, un rôle que les observateurs pressés sous-estiment toujours. Être trésorier d’un parti, c’est tenir ses nerfs, ses dettes et ses ambitions. C’est savoir à qui l’on doit quoi, et ce que chaque engagement coûte réellement. C’est une école de réalisme politique que nulle université ne dispense.
Son entrée dans les arcanes du pouvoir exécutif se fait en 2012, quand son frère lui confie les Affaires présidentielles. À ce poste que d’aucuns jugent protocolaire, il supervise en réalité les services les plus sensibles rattachés à la Présidence : les questions sécuritaires, les services de renseignement, les dossiers qui ne s’écrivent pas dans les comptes rendus officiels. Il siège au Conseil national de sécurité. Il voit tout. Il dit peu.
Le surnom que lui colle la rue, « Photocopie », dit davantage sur la ressemblance physique avec son frère aîné que sur sa personnalité propre. Car à y regarder de près, les deux hommes diffèrent profondément dans leur rapport au pouvoir. Alassane Ouattara est un homme de la scène internationale, habitué des grandes enceintes, des discours de podium et des négociations à huis clos avec les institutions de Bretton Woods. Téné Birahima, lui, est un homme du terrain. Il a été député de Kong, maire de la même localité, puis président du Conseil régional du Tchologo. Ces mandats ancrés dans le septentrion ivoirien, dans ce Nord où le nom Ouattara résonne comme une promesse tenue, lui ont donné quelque chose que son frère ne possède pas de la même façon : la proximité avec la base, la connaissance des hommes concrets, ceux qui ne lisent pas les communiqués mais qui votent.
C’est en mars 2021, dans des circonstances douloureuses, qu’il entre dans la dernière grande phase de sa montée. Hamed Bakayoko, ministre de la Défense, est gravement malade. Téné Birahima assure l’intérim. Bakayoko meurt quelques semaines plus tard. La passation de charge devient définitive le 6 avril 2021. Il hérite d’un ministère régalien dans une région en flammes, au moment où le Sahel est en train de basculer et où les frontières nord de la Côte d’Ivoire commencent à devenir poreuses aux groupes armés.
À la Défense, son style reste le même : sobre, méthodique, sans effets d’annonce. Il modernise les Forces armées de Côte d’Ivoire, renforce la discipline militaire, améliore les conditions de vie des soldats. Il suit les déploiements, surveille les frontières, coordonne avec les services de renseignement, entretient les relations militaires avec les partenaires étrangers. Certains de ses interlocuteurs étrangers confient en privé qu’il est l’un des rares ministres de Défense du continent à maîtriser ses dossiers sans notes.
Ce que peu de gens savent, c’est que cet homme de pouvoir est aussi un homme de foi. Fils de pasteur, il est lui-même prédicateur au sein de l’Église méthodiste unie de Côte d’Ivoire, au Temple Jubilé de Cocody. Le dimanche, il retrouve une communauté, des visages ordinaires, une parole qui ne doit rien aux rapports de force. Il y a dans cette double vie quelque chose de révélateur sur sa psychologie : il a besoin d’exister en dehors du pouvoir pour mieux l’exercer.
Sa nomination comme vice-Premier ministre a immédiatement relancé un débat que personne n’ose vraiment nommer : celui de la succession. Alassane Ouattara a entamé son quatrième quinquennat. La question de l’après se pose, feutrée, dans tous les cercles qui comptent à Abidjan. Téné Birahima n’a jamais revendiqué cette ambition publiquement. Mais dans le système Ouattara, les ambitions ne se revendiquent pas. Elles se méritent, se construisent, s’installent par la preuve.
Après sa nomination, il a simplement dit : « Cet honneur m’engage à travailler avec loyauté, responsabilité et dévouement, au service de l’État et des populations ivoiriennes. » Des mots sobres, à son image. Parce que Téné Birahima Ouattara n’a jamais eu besoin de parler fort pour être entendu.
Leave a comment