Rédaction | Lementor.net
Les prix montent dans les marchés à bétail d’Abidjan, Yamoussoukro et Bouaké. Les rumeurs de pénurie circulent sur les réseaux sociaux. Et beaucoup d’Ivoiriens se demandent si cette année, trouver un mouton pour la Tabaski va vraiment relever du parcours du combattant. La réalité est plus nuancée que ce que l’on entend. Oui, la situation est tendue. Non, le gouvernement n’est pas resté les bras croisés. Et pour comprendre ce qui se passe vraiment, il faut repartir des faits.
Le 8 mai 2026, trois ministères burkinabè ont signé un arrêté interministériel suspendant jusqu’à nouvel ordre la délivrance des Autorisations spéciales d’exportation de bétail. La mesure est entrée en vigueur le 11 mai. Les opérateurs qui disposaient d’autorisations en cours de validité ont eu une semaine pour finaliser leurs opérations. Passé ce délai, plus une tête de bétail vivant ne franchit légalement la frontière burkinabè. Officiellement, Ouagadougou justifie cette décision par un impératif intérieur : garantir la disponibilité du bétail sur le marché national à l’approche de la Tabaski, stabiliser les prix et protéger le pouvoir d’achat des ménages burkinabè.
Derrière cet argument de souveraineté alimentaire, il y a aussi une ambition industrielle que la junte burkinabè affiche sans complexe depuis deux ans. L’Agence Faso Abattoir, créée en avril 2025, incarne un projet de transformation : le Burkina ne veut plus se contenter d’exporter des animaux sur pied. Il veut devenir exportateur de viande transformée, monter en gamme, capter plus de valeur ajoutée sur sa propre richesse pastorale. Les exportations de bétail, qui sont passées de 400 millions de FCFA en 2020 à près de 11,8 milliards en 2024, représentent désormais le troisième produit d’exportation du pays. Ce n’est pas une décision improvisée. C’est une stratégie assumée.
Pour la Côte d’Ivoire, le coup est dur. Les chiffres parlent seuls. Le pays a besoin de 350 000 têtes de bétail, ovins et bovins confondus, pour la Tabaski 2026. Le seul district autonome d’Abidjan représente 120 000 têtes à lui seul. Or la production nationale ne couvre que 25% des besoins, soit environ 87 500 têtes. Les 75% restants dépendent traditionnellement des importations sahéliennes : Burkina Faso, Mali, Niger et, dans une moindre mesure, Bénin. Le Mali est en guerre et n’envoie presque plus rien depuis plusieurs saisons. Le Niger avait déjà fermé ses exportations lors de la Tabaski 2025. Et maintenant le Burkina referme le robinet à son tour. C’est un étau qui se resserre sur Abidjan depuis plusieurs années, et qui n’avait jamais été aussi serré qu’en ce mois de mai 2026.
Ce que beaucoup ignorent, c’est que le gouvernement ivoirien a agi bien avant que la tension ne devienne visible dans les marchés.
Dès le 11 mai, le directeur de cabinet du ministre des Ressources animales et halieutiques, Assoumany Gouromenan, recevait une délégation du Conseil suprême des imams, organisations et structures sunnites de Côte d’Ivoire, le CODISS. L’objectif de cette rencontre était direct : convaincre les guides religieux de relayer auprès des fidèles un message de substitution. Le gouvernement demande aux Ivoiriens de se tourner vers les béliers élevés localement, disponibles sur le territoire national. Ces animaux sont certes généralement plus petits que les moutons du Sahel auxquels les fidèles sont habitués, mais ils sont religieusement valides pour le sacrifice et concrètement disponibles.
En associant les imams à la démarche, le gouvernement a fait un choix stratégiquement juste. La Tabaski n’est pas une simple transaction commerciale. C’est une fête religieuse profonde, chargée de sens pour des millions d’Ivoiriens. Le message de substitution ne pouvait pas venir d’un technocrate du ministère. Il devait venir des religieux eux-mêmes, de ceux que les fidèles écoutent et respectent. Le CODISS a accepté de jouer ce rôle de relais, et des dispositions ont été prises pour inciter les producteurs locaux à commercialiser leur production dans les délais.
En parallèle, le Niger continue d’approvisionner les marchés ivoiriens, au moins partiellement. Au parc à bétail de Yamoussoukro, des moutons venus du Niger étaient déjà présents bien avant la fermeture burkinabè. Les prix ont augmenté d’environ 10% par rapport à l’année précédente, une hausse que les responsables du site attribuent directement à l’insécurité sur les corridors sahéliens, qui complique le transport, allonge les délais et alourdit les coûts à chaque étape du trajet.
La situation n’est donc pas celle d’un pays pris de court et sans réponse. Elle est celle d’un pays qui gère, dans l’urgence et avec les outils disponibles, une vulnérabilité structurelle qu’il n’a pas encore résolue. Dépendre à 75% de pays traversés par des guerres, des coups d’État et des mutations économiques brutales pour couvrir ses besoins lors de sa fête de consommation la plus importante, c’est un risque systémique que ni les appels aux imams ni les achats au Niger ne peuvent corriger durablement.
La réponse du gouvernement cette année est pragmatique. Elle n’est pas suffisante sur le long terme. Encourager les fidèles à acheter local, c’est un début. Bâtir une filière élevage nationale capable de couvrir réellement les besoins du pays, c’est le vrai chantier. Celui qui n’a pas encore trouvé ni le financement ni la volonté politique à la hauteur de l’enjeu.
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