La Rédaction | Lementor.net
Il y a des crises que l’on suit de loin, comme on regarde un incendie derrière une vitre, convaincu que le feu s’arrêtera avant d’atteindre sa porte. L’Afrique de l’Ouest a longtemps regardé le Sahel ainsi. Ce temps est révolu.
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ne sont plus simplement trois pays en difficulté. Ils sont devenus, collectivement, le symbole d’une rupture idéologique et institutionnelle dont les conséquences se font sentir jusqu’aux côtes ivoiriennes. Les juntes qui gouvernent ces trois États ont fait un choix : tourner le dos aux cadres régionaux construits patiemment depuis des décennies, quitter la CEDEAO, former leur propre alliance, l’AES, et défier ouvertement l’ordre géopolitique hérité des indépendances. Ce choix, qu’ils présentent comme un acte de souveraineté, se traduit sur le terrain par une réalité bien moins glorieuse.
La famine gagne du terrain au Mali. Dans certaines régions, les rations alimentaires ont été réduites à un niveau tel que les indicateurs de malnutrition ont bondi de plus de soixante pour cent en quelques mois. Un million et demi de Maliens vulnérables se trouvent au bord d’une crise alimentaire que les convois humanitaires peinent à atteindre, parce que les routes sont coupées, les axes contrôlés par des groupes armés, et les accords de couloir impossibles à négocier avec des entités qui ne reconnaissent aucune autorité supérieure.
Au Burkina Faso, Ibrahim Traoré gouverne dans un état de siège permanent. Les journalistes étrangers sont expulsés, les signaux de radio internationale brouillés, les organisations humanitaires contraintes dans leurs mouvements. Le pays compte près de deux millions de déplacés internes. Deux millions de personnes arrachées à leurs villages par la violence, entassées dans des camps de fortune, dépendantes d’une aide internationale que le gouvernement lui-même complique d’accès.
Ce qui rend cette situation particulièrement inquiétante pour Abidjan, c’est que la crise ne reste plus derrière les frontières. L’insécurité sahélienne déborde vers le sud, contamine les zones frontalières, nourrit des réseaux criminels transfrontaliers et déplace des populations vers des pays qui n’avaient pas planifié cet afflux. La Côte d’Ivoire est en première ligne. Ses régions du nord, déjà sensibles historiquement, se retrouvent exposées à des dynamiques qu’aucune politique intérieure seule ne peut endiguer.
La rupture diplomatique, elle, s’est consommée devant le monde entier à Nairobi, lors du sommet Africa Forward des 11 et 12 mai 2026. Les trois pays de l’AES étaient absents. Non pas parce qu’ils n’avaient pas été invités, mais parce qu’ils ont choisi de ne pas venir. Emmanuel Macron, qui coorganisait l’événement avec le Kenya, a tenté d’expliquer cette absence sans paraître en difficulté. Il n’y a pas complètement réussi. L’image d’un sommet africain sans trois des pays les plus peuplés de la sous-région francophone dit quelque chose que les communiqués diplomatiques ne peuvent pas effacer.
Ce qui se joue, au fond, dépasse la querelle franco-africaine que certains s’empressent d’y lire. C’est une compétition entre deux modèles de gouvernance et deux visions de la souveraineté. D’un côté, la CEDEAO et ses membres, qui parient sur l’intégration, les institutions communes et le dialogue multilatéral comme outils de stabilité. De l’autre, l’AES, qui mise sur l’affirmation nationale, le rejet des conditionnalités extérieures et une rhétorique de rupture qui séduit une jeunesse épuisée par des décennies de promesses non tenues.
Le problème n’est pas que cette colère soit illégitime. Elle l’est, profondément. Le problème est que la réponse choisie aggrave les conditions de vie des populations qu’elle prétend libérer. Les soldats russes du groupe Wagner ne nourrissent pas les enfants malnutris. Les discours souverainistes n’ouvrent pas les routes coupées par les jihadistes.
Pour la Côte d’Ivoire, qui a choisi une tout autre trajectoire, l’enjeu est double. Il faut à la fois gérer la pression sécuritaire sur ses frontières et résister à la tentation de se laisser contaminer par le discours de rupture, séduisant mais dévastateur, qui gagne du terrain dans une partie de l’opinion ouest-africaine. C’est peut-être là le vrai défi de la décennie qui s’ouvre.
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