La Rédaction | Lementor.net
La Russie n’a pas attendu que la Côte d’Ivoire soit en crise pour s’y intéresser. Elle s’y est intéressée parce qu’elle ne l’était pas. C’est ce que révèlent des documents internes russes, analysés et publiés par Jeune Afrique, qui décrivent avec une précision troublante une opération d’influence ciblée sur l’une des économies les plus stables d’Afrique de l’Ouest. Le nom qui revient en tête de liste des relais identifiés par Moscou est celui de Guillaume Soro. À ses côtés, des membres de l’entourage de Laurent Gbagbo, approchés en 2024 selon ces mêmes documents.
Pour comprendre pourquoi cette révélation mérite une attention particulière, il faut d’abord comprendre ce que représente la Côte d’Ivoire dans l’échiquier stratégique africain de Moscou. Depuis l’accélération de sa politique africaine en 2014, puis son déploiement musclé via le groupe Wagner devenu Africa Corps à partir de 2021, la Russie a méthodiquement cartographié le continent en distinguant les pays déjà acquis, les pays en transition et les pays résistants. La Côte d’Ivoire fait partie de cette troisième catégorie. Économiquement arrimée à l’Occident, politiquement alignée sur les positions françaises et américaines, militairement intégrée aux dispositifs de sécurité régionaux sous coordination CEDEAO, elle est perçue à Moscou comme un verrou qu’il faut desserrer.
Guillaume Soro est, dans cette logique, un outil évident. L’ancien président de l’Assemblée nationale, condamné en Côte d’Ivoire à une lourde peine de prison par contumace, vit en exil depuis 2019. Il dispose encore de réseaux, d’une base militante, d’une notoriété internationale et d’une rancœur envers le régime Ouattara qui en font un interlocuteur naturel pour quiconque cherche à fragiliser le pouvoir en place à Abidjan. Que Moscou l’ait identifié comme relais potentiel n’est pas une surprise. Ce qui l’est davantage, c’est la formalisation documentée de cette approche, avec des noms, des dates et des objectifs précis.
Les membres de l’entourage de Laurent Gbagbo mentionnés dans ces documents représentent une autre dimension de la stratégie russe. Elle n’est pas uniquement une stratégie de déstabilisation par l’extrême, via des acteurs radicaux. C’est aussi une stratégie de pénétration du centre, en cherchant des relais d’influence au sein même des formations politiques légales qui animent le débat démocratique ivoirien. Si des membres proches du PPA-CI ont effectivement été approchés, cela signifie que l’opération d’influence russe ne vise pas seulement à alimenter une instabilité conjoncturelle. Elle vise à construire des positions durables dans le champ politique ivoirien, pour les activer au moment jugé opportun.
Cette révélation arrive dans un contexte particulier. Le PPA-CI vient de tenir son premier congrès ordinaire, marqué par des sanctions disciplinaires majeures. L’opposition ivoirienne traverse une période de recomposition. Les élections locales et présidentielles futures dessinent un horizon politique où les équilibres sont incertains. Dans ce paysage, une opération d’influence étrangère bien menée peut produire des effets significatifs sur les dynamiques internes des partis, sur les discours tenus par des figures influentes, sur les positions prises dans des moments de crise institutionnelle.
Les services de sécurité ivoiriens ont été informés. La Direction de la surveillance du territoire a depuis longtemps identifié la menace d’ingérence russe sur le sol national. Plusieurs arrestations de ressortissants étrangers liés à des réseaux proches de Moscou ont eu lieu ces deux dernières années, sans faire l’objet de communications officielles. La question n’est donc pas de savoir si le gouvernement est conscient de la menace. Elle est de savoir si la réponse institutionnelle est à la hauteur d’une opération dont les documents publiés révèlent la sophistication.
Pour les partis d’opposition concernés, la publication de ces documents pose une question d’une autre nature : celle de la transparence vis-à-vis de leurs propres militants. Si des membres de leur entourage ont été approchés par des représentants d’une puissance étrangère désireuse de peser sur la politique ivoirienne, les directions de ces partis ont la responsabilité de s’en expliquer publiquement. Pas pour valider les accusations. Pour montrer qu’elles prennent au sérieux la souveraineté politique de leur propre organisation.
La Côte d’Ivoire n’est pas le Mali. Elle n’est pas le Burkina. Elle n’a pas basculé. Mais les opérations d’influence ne se déploient pas dans les pays qui ont déjà basculé. Elles se déploient dans ceux qui n’ont pas encore.
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