Rédaction | Lementor.net
Il y a cinq ans, quand les soldats rwandais ont débarqué dans la province mozambicaine de Cabo Delgado pour combattre une insurrection affiliée à l’État islamique qui terrorisait la région depuis 2017, beaucoup d’observateurs ont haussé les sourcils. Le Rwanda, un pays de 26 000 kilomètres carrés sans accès à la mer, qui déployait des troupes à 3 000 kilomètres de ses frontières pour sécuriser une province gazière d’un pays lusophone. L’image était inhabituelle. Elle est devenue, en cinq ans, un modèle de ce que la coopération sécuritaire africaine peut produire quand elle est bien menée.
Ce mardi, le ministre rwandais des Affaires étrangères Olivier Nduhungirehe a confirmé que les troupes de Kigali restent à Cabo Delgado. Le gouvernement mozambicain s’est engagé à financer la poursuite de l’opération, après des mois d’incertitude liés aux hésitations de l’Union européenne à renouveler son appui via la Facilité européenne pour la paix. La question financière était devenue le principal point de friction dans une coopération que les deux parties décrivent pourtant comme efficace et mutuellement bénéfique. Elle semble désormais réglée, au moins temporairement, par un accord bilatéral direct entre Kigali et Maputo, dont les montants et la durée n’ont pas été rendus publics.
Ce que les forces rwandaises ont accompli à Cabo Delgado depuis 2021 mérite qu’on le documente avec précision, au-delà des formules diplomatiques. Avant leur arrivée, la province était en état de déliquescence sécuritaire avancée. Les groupes jihadistes locaux, regroupés sous le nom d’Ansar al-Sunna Wa Jama’a et affiliés à l’État islamique depuis 2019, avaient transformé Cabo Delgado en zone de terreur. Des centaines de milliers de déplacés. Des villages entiers incendiés. La ville de Mocímboa da Praia tenue par les insurgés pendant plus d’un an. Les grands projets gaziers de TotalEnergies et Eni, qui devaient transformer l’économie du pays, à l’arrêt complet.
L’arrivée des Rwandais a changé la donne sur le terrain en quelques mois. Mocímboa da Praia a été reprise. Les corridors logistiques ont été sécurisés. Des écoles et des commerces ont rouvert dans des localités qui avaient été abandonnées. TotalEnergies a pu reprendre ses opérations sur le projet GNL de Mozambique, l’un des plus importants investissements énergétiques d’Afrique. Ce bilan est réel. Il est reconnu par les autorités mozambicaines, les organisations humanitaires présentes dans la région et les opérateurs économiques qui avaient suspendu leurs activités.
Ce qui rend l’expérience rwandaise à Cabo Delgado particulièrement intéressante pour le reste du continent, c’est ce qu’elle dit sur un modèle de coopération sécuritaire africaine en train de se construire. Kigali n’est pas intervenu sous mandat de l’Union africaine ni sous parapluie de la CEDEAO ou de la SADC. Il est intervenu sur invitation bilatérale d’un gouvernement qui avait besoin d’aide et qui s’est adressé directement à un pays africain capable de la fournir. Ce contournement des structures multilatérales formelles, qui peut paraître problématique en théorie, s’est avéré infiniment plus rapide et plus efficace en pratique que les processus de décision collectifs des organisations régionales.
Le modèle a ses limites. Il repose sur la confiance bilatérale, sur des capacités militaires que peu de pays africains possèdent au niveau rwandais, et sur des négociations financières qui restent opaques. Le fait que ni le montant de la prise en charge mozambicaine ni les termes exacts de l’accord ne soient publics soulève des questions légitimes sur la transparence de ces arrangements. La sécurité ne peut pas être entièrement privatisée entre États sans contrôle démocratique.
Mais dans une région où les groupes jihadistes sahéliens s’étendent vers le sud à un rythme qui inquiète les capitales est-africaines, où les mécanismes multilatéraux de sécurité collective peinent à se déployer à temps et à l’échelle nécessaire, le modèle rwandais au Mozambique offre une leçon que l’Afrique aurait tort d’ignorer. Quand la menace est là, maintenant, dans votre province gazière, la réponse efficace vaut mieux que la réponse parfaite. Kigali l’a compris. Et Maputo lui dit merci en signant le chèque.
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