La Rédaction | Lementor.net
Il y a une scène qui résume mieux que toute analyse la méthode Trump dans la gestion des crises internationales. Le lundi 18 mai, sur son réseau Truth Social, le président américain annonce qu’il a renoncé à une attaque contre l’Iran prévue pour le lendemain, à la demande de plusieurs dirigeants du Golfe. Dans le même message, il prévient que les États-Unis restent prêts à mener une attaque totale et à grande échelle si les négociations n’aboutissent pas. Annulation d’une frappe et menace d’une frappe plus grande, dans le même paragraphe. C’est la définition exacte d’une escalade contrôlée, ou d’une désescalade armée, selon le camp depuis lequel on lit le message.
Cette double posture n’est pas accidentelle. Elle est constitutive d’un style diplomatique que Trump a affiné depuis son premier mandat et qu’il applique avec une cohérence que ses adversaires sous-estiment régulièrement. La pression maximale n’est jamais totalement levée. La porte du dialogue est toujours entrouverte. L’objectif n’est pas de déclencher une guerre mais de créer un état de tension permanent qui force l’adversaire à négocier depuis une position de faiblesse psychologique. La question n’est pas de savoir si Trump va frapper l’Iran. La question est de savoir jusqu’où l’Iran peut tenir dans un état d’incertitude permanente sur les intentions américaines.
Du côté de Téhéran, la réponse est mesurée mais structurée. L’Iran confirme avoir transmis une réponse à la dernière proposition américaine. Il maintient ses exigences historiques : levée des sanctions économiques, dégel des avoirs à l’étranger, reconnaissance de ses droits nucléaires civils. Le gouvernement iranien sait qu’il joue sur plusieurs tableaux simultanément. Il négocie avec Washington pendant que ses proxies continuent à exercer une pression régionale au Yémen, en Irak et au Liban. Cette architecture de négociation parallèle complique considérablement la lecture des intentions réelles de Téhéran, tout autant que celle de Washington.
Ce qui rend la séquence actuelle différente des cycles précédents, c’est l’implication visible des pays du Golfe. Que le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis aient demandé à Trump de renoncer à l’attaque du 19 mai dit quelque chose d’essentiel sur la géographie des peurs régionales. Ces pays, qui partagent le Golfe Persique avec l’Iran et dont les infrastructures pétrolières seraient en première ligne d’une réaction iranienne à une frappe américaine, n’ont aucun intérêt à une escalade militaire. Leur intervention directe auprès du président américain traduit une inquiétude concrète, économique autant que sécuritaire, sur ce que signifierait une guerre ouverte pour le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20% du pétrole mondial.
L’Iran a compris cette mécanique et l’exploite. Les menaces de durcissement du contrôle maritime dans le Golfe et de taxation des infrastructures sous-marines sont des signaux adressés autant aux pays du Golfe qu’aux États-Unis. Elles disent : si vous laissez Washington nous frapper, vous paierez le prix économique des représailles. C’est une forme de dissuasion indirecte qui a jusqu’ici contribué à contenir l’escalade, mais qui fragilise aussi les positions de négociation américaine.
Pour l’Afrique de l’Ouest et la Côte d’Ivoire en particulier, cette crise n’est pas abstraite. Les prix du carburant ont déjà augmenté à la pompe depuis le 1er mai. Le moindre incident dans le détroit d’Ormuz se répercute sur les cours mondiaux du brut, qui se répercutent sur les prix à l’importation, qui se répercutent sur les prix à la pompe, qui se répercutent sur le coût de la vie des ménages ivoiriens. La géopolitique du Moyen-Orient arrive dans les marchés d’Abidjan, de Bouaké et de San Pedro plus vite que beaucoup ne le pensent.
Ce que la séquence Trump-Iran de cette semaine révèle, au fond, c’est que le monde est entré dans une période de crises permanentes gérées à la limite du seuil d’escalade. Ni paix ni guerre. Une tension chronique entretenue par des acteurs qui ont tous intérêt à l’exploiter sans la laisser déborder. Jusqu’à ce qu’une erreur de calcul, une provocation mal calibrée ou une réaction intérieure imprévue fasse basculer l’équilibre. C’est dans cet entre-deux instable que vivent aujourd’hui les grandes capitales mondiales. Et c’est dans cet entre-deux que la Côte d’Ivoire, comme tous les pays importateurs de pétrole, doit naviguer sans pouvoir influer sur les décisions qui la concernent directement.
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