La Rédaction | Lementor.net
Il y a des figures politiques que les guerres façonnent et que la paix rend illisibles. Alghabass Ag Intalla est de celles-là. Depuis la reconquête de Kidal par les forces armées maliennes appuyées par Africa Corps à l’automne 2023, cet ancien chef rebelle touareg, fils de l’amenokal des Ifoghas et lui-même porteur d’une légitimité traditionnelle considérable dans l’Adrar, s’est retrouvé au carrefour de toutes les contradictions du nord du Mali. Trop impliqué dans les dynamiques armées pour être un acteur purement civil. Trop lié aux structures tribales et communautaires pour être réduit à un simple combattant. Et désormais trop central dans les recompositions en cours pour être ignoré, quelle que soit la lecture politique que l’on fait de son parcours.
Les accusations qui circulent autour de son nom depuis la reconquête de Kidal méritent d’être posées clairement, avec la prudence que commande l’opacité d’un théâtre d’opérations aussi difficile à documenter. Plusieurs analyses sécuritaires, des sources diplomatiques régionales et des organisations de suivi des conflits sahéliens évoquent des rapprochements entre le Front de libération de l’Azawad, dont Alghabass Ag Intalla est l’une des figures, et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, le JNIM, branche sahélienne d’Al-Qaïda. Ces allégations, si elles étaient vérifiées, reconfigureraient radicalement la lecture de son rôle dans la dynamique sécuritaire de l’Adrar des Ifoghas.
Il faut comprendre le contexte dans lequel ces éventuels rapprochements auraient eu lieu pour en mesurer la logique, sans pour autant les cautionner. La reconquête de Kidal par la junte malienne a représenté pour les communautés touarègues et les mouvements armés du nord un choc politique et identitaire majeur. Kidal n’est pas seulement une ville. C’est un symbole. C’est l’espace où la résistance touarègue avait maintenu pendant des années une forme d’autonomie de facto que ni les accords d’Alger ni les différentes coalitions armées pro-gouvernementales n’avaient réussi à remettre totalement en cause. Sa perte a créé un vide et une désorientation stratégique qui ont poussé certains acteurs vers des alliances qu’ils n’auraient probablement pas envisagées dans un autre contexte.
Dans le Sahel en guerre, les alliances ne suivent pas des lignes idéologiques fixes. Elles suivent des lignes de survie. Un groupe armé qui vient de perdre son sanctuaire territorial ne choisit pas ses alliés en fonction de leur compatibilité doctrinale. Il choisit ceux qui ont les ressources, les réseaux et la capacité de frappe pour lui permettre de continuer à exister. Le JNIM, qui contrôle des portions significatives du territoire malien et qui dispose d’une logistique aguerrie, représente dans cette logique un partenaire de circonstance que des acteurs non jihadistes ont parfois fréquenté sans pour autant partager son agenda idéologique.
Alghabass Ag Intalla sait cette lecture. Depuis la reprise de Kidal, il a soigné son image avec une application notable, multipliant les déclarations d’apaisement, les signaux d’ouverture vers un dialogue politique, les postures institutionnelles qui l’éloignent de l’image du chef de guerre pour rapprocher de celle du notable traditionnel soucieux de paix. Cette communication est cohérente et probablement sincère dans une partie de ses motivations. Elle n’efface pas pour autant les questions qui demeurent ouvertes sur les choix opérés dans les mois les plus sombres qui ont suivi la chute de Kidal.
L’avenir de Kidal se jouera dans les prochains mois sur plusieurs registres simultanés. La négociation politique entre la junte malienne et les représentants des communautés du nord, que des médiations algériennes et mauritaniennes tentent de relancer malgré les obstacles. La dynamique sécuritaire sur le terrain, où Africa Corps et les Forces armées maliennes devront démontrer qu’elles peuvent tenir un territoire qu’elles ont conquis militairement mais pas encore pacifié politiquement. Et le positionnement des acteurs intermédiaires comme Alghabass Ag Intalla, dont le rôle de charnière entre les communautés locales, les mouvements armés et les potentielles négociations le place à la fois en position d’influence et en position d’exposition.
La paix dans l’Adrar des Ifoghas ne se construira pas sans lui. Elle ne se construira pas non plus avec lui si les zones d’ombre de son parcours récent ne sont pas clarifiées. C’est la contradiction fondamentale de ces conflits où les bâtisseurs de paix potentiels sont souvent les mêmes que ceux qui ont alimenté la guerre. Naviguer dans cette contradiction sans se perdre, c’est peut-être la définition la plus honnête de ce que signifie faire de la politique dans le Sahel d’aujourd’hui.
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