Rédaction | Lementor.net
Il y a un chiffre que Pierre Dimba a posé sur la table des délégués de la 79e Assemblée mondiale de la santé à Genève, et qui mérite qu’on le laisse résonner dans toute sa brutalité. L’Afrique supporte 25% de la charge mondiale de morbidité. Elle ne représente que 1% des dépenses mondiales de santé. Un continent sur quatre malades dans le monde, un centime sur cent dépensé pour les soigner. C’est le résumé d’une injustice structurelle que les diplomaties de santé répètent depuis des années dans les enceintes internationales, sans que les équilibres ne bougent suffisamment.
Ce que le ministre ivoirien de la Santé est venu faire à Genève, ce n’est pas réciter un plaidoyer de plus. C’est incarner une posture. Celle d’un continent qui décide de ne plus subir passivement un système de gouvernance sanitaire mondiale conçu sans lui et souvent contre ses intérêts réels. La souveraineté sanitaire, concept que la pandémie de Covid-19 avait propulsé dans le vocabulaire politique africain en révélant la dépendance absolue du continent en matière de vaccins, de médicaments et d’équipements médicaux, est devenue depuis lors une ligne de conviction pour les ministres de la santé les plus engagés du continent.
Pierre Dimba s’inscrit dans cette ligne. Son parcours le prédispose à cette posture : médecin de formation, chirurgien viscéral et digestif, ancien directeur général du CHU de Cocody, il n’est pas un politique tombé dans la santé par convenance. Il est un homme de métier qui a vu de l’intérieur ce que signifie soigner dans des systèmes sous-financés, avec des plateaux techniques défaillants, dans des pays où l’hôpital public est souvent le dernier recours des plus pauvres.
Son appel à Genève est donc ancré dans une expérience concrète autant que dans une vision. Il plaide pour des systèmes de santé africains résilients, c’est-à-dire capables d’absorber les chocs sans s’effondrer, de produire et distribuer des médicaments essentiels sans dépendre entièrement de chaînes d’approvisionnement mondiales fragiles. Il plaide pour des systèmes souverains, c’est-à-dire décidés par des Africains, financés majoritairement par des ressources africaines, et répondant en priorité aux besoins des populations africaines plutôt qu’aux logiques de marché des multinationales pharmaceutiques.
Cet agenda n’est pas nouveau dans son principe. Ce qui change, c’est l’urgence. Les crises sanitaires se succèdent sur le continent à un rythme qui ne permet plus de remettre les réformes structurelles à plus tard. L’épidémie de mpox en Afrique centrale, la résurgence de maladies que l’on croyait maîtrisées, la menace permanente de nouvelles pandémies, l’alerte récente sur le hantavirus qui a poussé les autorités ivoiriennes à renforcer leur dispositif de surveillance : autant de signaux qui rappellent que la fragilité des systèmes de santé africains n’est pas une abstraction statistique. Elle se paie en vies humaines, chaque jour, dans des hôpitaux qui manquent de tout.
La Côte d’Ivoire a fait des efforts réels ces dernières années : construction d’hôpitaux, renforcement du plateau technique du CHU de Treichville, partenariat stratégique entre l’Hôpital Mère-Enfant et l’hôpital Al-Nas d’Égypte signé il y a quelques jours, déploiement de centres de santé ruraux pour réduire les déserts médicaux. Ce travail mérite d’être poursuivi. Mais il ne suffira pas si la gouvernance sanitaire mondiale ne se réforme pas en profondeur pour donner à l’Afrique une place correspondant à sa part du fardeau épidémiologique.
C’est ce message que Pierre Dimba est allé porter à Genève. La salle l’a entendu. La question est de savoir si elle l’écoutera.
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