La rédaction | Lementor.net
Pendant que l’Africa Corps russe négocie son retrait de Kidal avec des rebelles touareg, un autre acteur avance ses pions sur l’échiquier sécuritaire africain, sans fanfare, sans mercenaires, et avec une méthode radicalement différente. La Chine forme 6 000 officiers militaires africains entre 2024 et 2027. Elle forme également 1 000 agents de police et d’application de la loi. Elle fournit une aide militaire sans contrepartie d’un milliard de yuans. Elle mène des exercices et entraînements conjoints avec les armées africaines. Et elle invite 500 jeunes officiers africains à venir en visite en Chine pour se familiariser avec ses technologies militaires et ses doctrines.
Ces engagements ne sont pas des promesses de couloir. Ils figurent noir sur blanc dans le Plan d’action de Beijing adopté lors du Forum sur la coopération sino-africaine de septembre 2024, signé par cinquante-trois pays africains. Ce document engage Pékin sur une coopération sécuritaire structurée, de long terme, ancrée dans des institutions et non dans des contrats de mercenariat qui font la une des journaux pendant quelques semaines avant de se retirer discrètement sur instruction de Moscou.
Ce qui distingue la méthode chinoise de la méthode russe est précisément là. La Russie a envoyé l’Africa Corps au Mali avec un contrat opaque, des résultats militaires mitigés et une facture estimée à près d’un milliard de dollars que Bamako ne peut pas vraiment se permettre. La Chine, elle, forme des officiers. Elle construit des capacités nationales. Elle crée des dépendances doctrinales et technologiques qui durent bien après le départ des derniers formateurs. C’est une stratégie d’influence de long terme, infiniment plus efficace que la présence militaire directe, et incomparablement moins visible dans les médias.
La formation militaire n’est pas neutre. Quand un officier africain passe plusieurs mois dans une université militaire chinoise, il n’apprend pas seulement la tactique ou le maniement d’une arme. Il s’imprègne d’une doctrine, d’une conception du rapport entre l’armée et l’État, d’une vision des droits de l’homme et du contrôle civil qui est celle de l’Armée populaire de libération et non celle de West Point ou de Saint-Cyr. Les chercheurs qui étudient ces programmes depuis des années soulignent que la formation militaire chinoise en Afrique sert autant à diffuser le modèle de gouvernance de Pékin qu’à renforcer les capacités combattantes des armées formées.
Pour la Côte d’Ivoire, ce contexte mérite attention. Abidjan entretient des relations saines et productives avec la Chine, coopération économique, infrastructures, partenariats commerciaux. La CI a reçu des vecteurs aériens de dernière génération dans le cadre d’un partenariat avec une entreprise d’État chinoise. C’est une réalité de la coopération bilatérale, diversifiée, qui ne mérite ni inquiétude excessive ni enthousiasme naïf. Mais dans un contexte où la compétition entre grandes puissances pour l’influence sécuritaire en Afrique s’intensifie, il est utile de savoir qui forme quelles armées, avec quelle doctrine, et pour quel projet de long terme.
Le retrait de l’Africa Corps de Kidal a démontré les limites d’une sécurité achetée à des mercenaires. Ce que Pékin propose est différent dans la forme. Mais pas nécessairement désintéressé dans le fond.
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