La Rédaction | Lementor.net
Il y a des coïncidences que l’on n’arrive pas à regarder en face sans un pincement au cœur. Quelques jours après Abomé Léléfant, c’est au tour de DJ Congélateur de rendre l’âme au CHU de Treichville. Le même hôpital. La même semaine. Deux artistes populaires, deux visages familiers du paysage musical et médiatique ivoirien, deux hommes que le public connaissait de leurs voix, de leurs images et de leurs musiques, partis à quelques jours d’intervalle. La scène culturelle ivoirienne n’a pas le temps de sécher ses larmes qu’elle doit en verser de nouvelles.
L’artiste était originaire d’Akabinou, dans la région du Gbêkê, ce centre de la Côte d’Ivoire qui a donné au pays des voix et des tempéraments singuliers. DJ Congélateur ne ressemblait à personne d’autre dans le milieu. Son style défait toute étiquette propre : une ambiance urbaine mâtinée d’humour populaire brut, des textes qui parlaient la langue de la rue sans la trahir, une façon d’être à la fois drôle et sincère qui avait fini par construire autour de lui une communauté de fans fidèles, ceux qui ne suivent pas les tendances mais les hommes.
Les studios de NCI, de la RTI et de La 3 l’avaient accueilli à plusieurs reprises. À chaque passage, il provoquait des réactions. Pas l’indifférence polie que l’on réserve aux artistes que l’on invite par obligation. Les vraies réactions. Le rire. L’émotion. La reconnaissance. C’est ce qu’il cherchait, ce contact direct avec le public, cette confirmation que ses mots atterrissaient là où il les envoyait.
Ses titres parlent pour lui. Cailloux dans ton Zoreille, Hommage aux Mamans Fortes, La Paix. Des morceaux qui ne prétendent pas révolutionner le rap ivoirien mais qui accomplissent quelque chose de plus difficile encore : être utiles, être aimés, être chantés dans les cours d’immeuble et les maquis par des gens qui ne connaissent pas le nom de leur artiste préféré mais qui connaissent chaque mot de sa chanson. Il avait aussi mis sa voix et son énergie au service des Éléphants, composant pour la sélection nationale des morceaux que les supporters s’étaient appropriés avec cette spontanéité qui est la marque des vrais tubes populaires.
Ce que son entourage savait, et que le public ne voyait pas, c’est que derrière cette présence lumineuse se cachait une fragilité réelle. Des soucis de santé récurrents depuis plusieurs mois. Des difficultés financières. Des différends avec certains collaborateurs. En 2024, son retour dans son village natal avait déjà inquiété ses proches, qui observaient une détérioration progressive de son état physique. Il portait tout cela sans le montrer, comme beaucoup d’artistes populaires qui ne peuvent pas se permettre de paraître vulnérables parce que leur public les attend entiers.
Les causes exactes de son décès n’ont pas encore été communiquées officiellement. Ce qui est certain, c’est que la question qui planait déjà après la mort d’Abomé Léléfant revient avec une acuité redoublée : combien d’artistes ivoiriens traversent en silence des situations de précarité et de fragilité sanitaire que ni leurs maisons de disques, ni leurs fédérations, ni leurs instances culturelles ne prennent en charge sérieusement ? Deux morts en une semaine dans le même hôpital. Ce n’est pas une statistique. C’est un signal d’alarme.
La Côte d’Ivoire célèbre volontiers ses artistes quand ils brillent. Elle les accompagne mal quand ils s’éteignent progressivement. C’est peut-être la leçon la plus douloureuse que ces deux disparitions successives nous laissent.
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