La Rédaction | Lementor.net
Il y a une image qui résume à elle seule l’horreur tranquille de ce qui se passe à Durban depuis plusieurs semaines. Des migrants africains, certains avec des enfants dans les bras, qui plaquent leurs papiers d’identité contre les vitres des cars de police pour prouver qu’ils ont le droit d’être là. Des hommes et des femmes qui brandissent leur légalité comme un bouclier, dans un pays qui les a accueillis et qui cherche maintenant à les expulser sous la pression de groupes anti-immigration qui n’ont pas toujours attendu les papiers pour frapper.
Le 21 mai 2026, les autorités sud-africaines ont évacué près de 400 ressortissants étrangers qui s’étaient réfugiés dans un centre religieux de Durban, dans le KwaZulu-Natal, après que des habitants hostiles ont ordonné lors d’un porte-à-porte aux étrangers de partir avant une date limite fixée unilatéralement par ces milices de quartier. Parmi les évacués : des Congolais, des Rwandais, des Éthiopiens, des Somaliens. Des gens qui, pour certains, vivent légalement en Afrique du Sud depuis des années. Des gens qui ont payé leurs impôts, scolarisé leurs enfants, construit leur vie dans un pays qui leur avait ouvert la porte. Ce 21 mai, la porte se refermait sur eux dans le bruit des slogans hostiles.
Pour comprendre ce qui se passe, il faut regarder en arrière de quelques mois. Depuis la fin du mois de mars 2026, une nouvelle vague de violences xénophobes déferle sur les townships de Durban et plusieurs autres zones périurbaines du pays. Des commerces ont été incendiés. Des migrants ont été pourchassés dans les rues. Deux ressortissants nigérians ont perdu la vie dans des circonstances liées à ces troubles. Le mouvement qui organise ces manifestations s’appelle March and March, né à Durban en 2025 sous l’impulsion de Jacinta Ngobese-Zuma, une ancienne vedette de la radio de 39 ans originaire du township de Kwamashu. Elle appelle à l’expulsion des migrants illégaux, dénonce ce qu’elle appelle l’inaction de l’État face aux criminels étrangers et cible plus spécifiquement les migrants du Nigeria et du Ghana. Elle refuse le mot xénophobie, affirmant n’avoir rien contre les étrangers en règle. Ses partisans, eux, semblent avoir du mal à vérifier les papiers avant de frapper.
Ce mouvement n’est pas spontané. Il s’alimente d’un contexte économique dégradé que l’Afrique du Sud de Cyril Ramaphosa peine à corriger. Un taux de chômage officiel qui dépasse les 32%, une économie qui stagne, des inégalités parmi les plus élevées du monde malgré trente ans de démocratie. Dans ce paysage frustrant, les migrants sont devenus le bouc émissaire commode, la réponse simple à une question complexe. La même logique qui a produit les pogroms de 2008, qui ont tué 62 personnes. Les flambées de 2015, 2016, 2019, 2021. Et maintenant 2026.
La réaction diplomatique africaine n’a pas tardé. Le Ghana a convoqué le haut-commissaire sud-africain à Accra fin avril pour exprimer ses préoccupations après plusieurs incidents impliquant ses ressortissants. Le Nigeria a convoqué le haut-commissaire par intérim de Pretoria à Abuja début mai pour s’expliquer sur les mauvais traitements infligés à des citoyens nigérians. Les deux pays ont annoncé des évacuations. Le Ghana, qui avait prévu de rapatrier plus de 800 de ses citoyens, a reporté l’opération le 21 mai pour des raisons logistiques et des contraintes légales sud-africaines, mais la décision d’évacuer reste ferme.
Robert Ikobia, un Congolais qui figurait parmi les évacués de Durban, a dit à l’AFP quelque chose qui devrait faire honte à tout le continent. Il avait quitté la RDC à l’âge de 12 ans pour fuir la guerre. En 2012, il avait reçu une balle dans la tête lors d’une précédente vague xénophobe. Il avait ensuite été poignardé. Il a résumé sa vie en une phrase : il avait fui la guerre dans son pays, et ne trouvait pas la paix en Afrique du Sud. Il a les papiers. Il est légal. Et il a quand même failli mourir deux fois dans le pays de Nelson Mandela.
Cyril Ramaphosa a condamné les actes xénophobes. Il le fait à chaque vague, avec des mots soigneusement choisis et des effets limités. Le problème de l’Afrique du Sud n’est pas un manque de déclarations officielles contre la xénophobie. C’est l’impunité persistante des auteurs de violences anti-migrants, la tolérance tacite de certaines administrations locales envers les mouvements anti-immigration, et l’incapacité d’un État à traduire ses engagements constitutionnels en protection réelle pour les étrangers vulnérables sur son territoire.
L’Afrique du Sud se présente comme la nation arc-en-ciel, comme le pays qui a vaincu l’apartheid et qui porte le message de la réconciliation au monde entier. Pendant que ce message voyage, des migrants africains plaquent leurs papiers contre les vitres de cars de police dans les rues de Durban. Le contraste est insupportable.
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