Par la Rédaction | Lementor.net
Cent ans. Il y a peu de mots dans la langue politique qui portent autant de poids que cette formule. Elle dit la longévité, certes. Mais pour un homme comme Abdoulaye Wade, elle dit bien davantage. Elle dit qu’un seul être humain a traversé l’ère coloniale, les indépendances, la Guerre froide, la chute du mur de Berlin, la globalisation, les révolutions numériques et maintenant l’essor des intelligences artificielles. Tout cela dans le même corps, avec la même mémoire, depuis une résidence en France d’où il regarde encore, à cent ans, un Sénégal dont il n’a jamais cessé d’être l’un des personnages centraux.
Son legs le plus durable n’est pas une infrastructure, bien qu’il en ait laissé beaucoup. Ce n’est pas une loi, bien qu’il en ait promulgué. C’est une preuve. La preuve qu’en Afrique de l’Ouest, dans un pays où le Parti socialiste avait gouverné sans partage depuis l’indépendance, des élections pouvaient produire une alternance pacifique et définitive. Mars 2000. Abdou Diouf concède sa défaite. Wade prend le pouvoir. L’Afrique regarde, incrédule et admirative. Cet événement, en apparence simple dans ses mécanismes formels, a changé quelque chose de profond dans l’imaginaire politique continental. Il a démontré que l’alternance n’était pas réservée aux démocraties établies de l’hémisphère nord.
Avant cette victoire, il y a eu quarante ans d’opposition. Quarante ans de candidatures, de défaites, d’emprisonnements, de persécutions, de tentatives de le réduire au silence. Juriste formé à Grenoble et à Paris, il avait choisi le Sénégal quand d’autres avaient choisi l’exil ou la carrière internationale. Il avait construit le Parti Démocratique Sénégalais de rien, avec la patience des bâtisseurs qui savent que les fondations sont invisibles mais indispensables. Sa rhétorique, faite de formules qui frappent et de procès qui mobilisent, en avait fait le tribun de toute une génération de Sénégalais qui attendaient autre chose que la reconduction perpétuelle des mêmes.
Son bilan au pouvoir est à l’image de sa personnalité : contrasté, ambitieux, parfois grandiose et parfois décevant. Les infrastructures sont réelles. Routes, échangeurs, le Monument de la Renaissance Africaine qui domine Dakar de ses 49 mètres, les universités construites, les projets d’aménagement territorial lancés. Mais sa présidence a aussi été marquée par des concentrations de pouvoir qui ont érodé les institutions qu’il avait lui-même contribué à consolider. La tentative d’un troisième mandat, finalement avortée sous la pression de la rue et de la Cour constitutionelle, restera comme la contradiction la plus douloureuse d’un homme qui avait fait de l’État de droit sa bannière.
Sa défaite de 2012 face à Macky Sall, et la façon dont il l’a encaissée, ajoutent une dimension que l’on oublie trop souvent. Perdre une élection quand on a construit toute sa carrière sur la conquête du pouvoir est une épreuve que peu d’hommes traversent avec grâce. Wade l’a fait, non sans résistances, mais il l’a fait. La transition a eu lieu. Les institutions ont tenu. Et cette nouvelle preuve de la solidité démocratique sénégalaise doit aussi lui être portée au crédit.
À cent ans, depuis sa résidence française, il observe un Sénégal qui a encore changé de mains et qui traverse une nouvelle crise de croissance démocratique avec la rupture Diomaye-Sonko. Il doit regarder tout cela avec ce mélange particulier de satisfaction et d’ironie que seule la longévité produit : avoir vu naître, grandir et se transformer un pays que l’on a contribué à construire et qui vous a survécu.
L’histoire ne lui a pas encore rendu son verdict définitif. Elle ne le fait jamais avec les vivants, et rarement vite avec les morts. Mais elle retiendra au moins ceci : Abdoulaye Wade a montré qu’en Afrique, un opposant peut gagner, et qu’un président peut perdre. Ces deux démonstrations, à un demi-siècle d’intervalle dans le même pays, valent cent ans de travail politique.
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