La rédaction | Lementor.net
Alloui Brou Jacques court. Ou se cache. La nuance est importante.
Parce qu’un homme qui court a peur. Un homme qui se cache attend. Et dans la Côte d’Ivoire de 2026, dans ce pays où les réseaux protègent mieux que les lois et où la patience est la première vertu de ceux qui ont des relations, Alloui Brou Jacques ne se cache probablement pas par peur. Il se cache par stratégie. Il donne du temps. Du temps à ses contacts, à ses protecteurs, à ses « vieux pères » comme on dit dans ce pays avec cette expression qui dit tout sur la façon dont fonctionne réellement la société ivoirienne, pour s’organiser, négocier, amortir, éteindre. Pour que la poussière retombe. Pour que l’indignation se fatigue. Pour que la politique reprenne ses droits sur la justice.
Il fuit. Mais pas par honte. La honte suppose une conscience morale qui reconnaît avoir mal agi. Or Alloui Brou Jacques, dans son fort intérieur, sait très bien qu’il n’a pas agi seul. Il sait qu’il n’est qu’un maillon, probablement un petit maillon, dans une chaîne plus longue, plus épaisse et plus protégée que lui. Il sait que les policiers qui ont escorté ses bulldozers pendant deux jours n’ont pas obéi à Alloui Brou Jacques. Ils ont obéi à quelqu’un au-dessus d’Alloui Brou Jacques. Il sait que les engins de chantier ne se louent pas avec de la bonne volonté. Il sait que 34 hectares de quartier ne se rasent pas à la seule force d’un individu déterminé avec des faux papiers. Il le sait. Et dans ce savoir réside toute sa tranquillité cachée.
Alors il attend. Il attend que ses vieux pères lui disent que c’est bon, que le terrain est dégagé, que les arrangements ont été pris, que le procureur a reçu ce qu’il faut recevoir ou compris ce qu’il faut comprendre, que les familles sinistrées ont été indemnisées d’une somme suffisante pour qu’elles se taisent, que les partis politiques ont épuisé leur outrage de façade, et que la Côte d’Ivoire est passée à autre chose. Ce que la Côte d’Ivoire fait toujours. Passer à autre chose.
Mais avant de parler de lui, parlons d’abord de nous.
Parce que le vrai sujet de l’affaire Koumassi Campement n’est pas Alloui Brou Jacques. Alloui Brou Jacques est le symptôme. La maladie, elle, est beaucoup plus ancienne, beaucoup plus répandue, et beaucoup plus difficile à traiter que ne le laissent croire les communiqués indignés qui ont fleuri depuis le 10 juin. La maladie, c’est cette société ivoirienne qui a décidé, progressivement, insidieusement, confortablement, que les règles sont faites pour les autres. Que la loi est un instrument qu’on utilise quand elle vous sert et qu’on contourne quand elle vous gêne. Que l’administration est un espace de négociation permanente et non un cadre d’application de normes communes. Et que la protection des puissants vaut mieux que le droit des faibles.
Résumons les faits dans toute leur brutalité clinique. Le 3 juin 2026, un homme se présente à Koumassi avec des documents. Des policiers regardent ces documents. Des policiers escortent des bulldozers. Pendant deux jours. Trente-quatre hectares sont rasés. Des centaines de familles sont à la rue. Le 10 juin, le procureur de la République annonce que ces documents ne valaient rien, que le tribunal avait rejeté la demande de démolition, que l’opération ne concernait légalement que cinq habitations. L’homme est introuvable. Fin du chapitre un.
Maintenant le chapitre deux, celui que personne ne veut vraiment écrire. Comment est-ce possible ? Comment, dans la quatrième métropole d’Afrique francophone, première économie de l’UEMOA, pays qui vient d’entrer dans le Top 10 des économies les plus industrialisées d’Afrique, est-il possible qu’un individu rase 34 hectares de quartier habité pendant deux jours, sous escorte policière, sur la base de documents qu’un simple appel téléphonique au greffe du tribunal aurait suffi à invalider, sans que personne dans toute la chaîne de commandement administrative, policière ou judiciaire ne s’arrête pour vérifier ?
Il y a deux réponses possibles à cette question. La première est confortable : la police a été trompée par des documents qui semblaient authentiques. Les officiers en charge n’ont pas eu le réflexe de vérifier. C’est une défaillance procédurale, certes grave, mais involontaire. La seconde réponse est beaucoup moins confortable : certains savaient. Certains ont reçu des instructions ou des garanties de tranquillité. Certains ont fait leur travail, c’est-à-dire escorter une opération qui leur avait été présentée comme légale par quelqu’un en qui ils avaient des raisons de faire confiance, c’est-à-dire quelqu’un au-dessus d’eux dans une hiérarchie qui, en Côte d’Ivoire comme ailleurs, parle peu mais dont les messages se comprennent très vite.
Le PDCI-RDA, dans un accès de lucidité rare, a posé la question qui doit structurer toute l’enquête : une opération de cette envergure, encadrée par la police, impliquant des engins lourds, des équipes organisées, des interventions répétées sur le terrain, ne peut raisonnablement être l’œuvre d’un seul individu. Qui a financé ? Qui a mobilisé ? Qui a été informé ? Le PDCI a raison de poser ces questions. Ce qui est moins convaincant, c’est que le PDCI les pose sans sembler avoir regardé de près qui était Alloui Brou Jacques avant le 3 juin. Parce que l’information est disponible, recoupée, embarrassante : Alloui Brou Jacques aurait été adjoint au maire de Koumassi sous une administration PDCI. Le porte-parole du parti, Bredoumy Soumaïla Traoré, questionné là-dessus lors d’une conférence de presse le 10 juin, a répondu qu’il ne savait pas si l’homme était encore dans les instances du parti. Cette formule, je ne sais pas s’il est encore membre, est la formule classique de quelqu’un qui sait pertinemment qu’il l’a été, et qui choisit le présent de la distance plutôt que le passé de la complicité.
Voilà donc la première vérité gênante : l’homme qui a rasé Koumassi Campement aurait des racines dans le PDCI. Ce qui ne fait pas du PDCI un parti criminel. Ce qui dit simplement que les réseaux fonciers d’Abidjan traversent tous les partis politiques, toutes les tendances idéologiques, toutes les alternances de pouvoir. Il n’y a pas d’un côté les partis de la construction et de l’autre les partis de la prédation. Il y a une ville, Abidjan, dont le foncier est depuis des décennies un espace de prédation organisée qui a servi les intérêts de responsables de tous bords, et dont les victimes ont toujours été les mêmes : les pauvres, les occupants sans titre béton, les familles qui ont construit leur maison sur un terrain que le voisin a revendu à quelqu’un d’autre sans le savoir.
L’ADCI l’a dit sans détour dans un communiqué d’une honnêteté rare : depuis le début de l’année 2024, des campagnes de déguerpissement ont visé Gesco à Yopougon, Boribana à Attécoubé, Banco, Adjamé-Village, Cocody, Vridi 3, et maintenant Koumassi-Campement. Cette politique, dit l’ADCI, s’apparente à une lutte contre les pauvres. Ces mots sont forts. Ils sont justes. Parce qu’il suffit d’observer qui perd dans ces opérations pour comprendre qu’il n’y a pas de hasard dans la géographie des démolitions. Ce ne sont jamais les quartiers résidentiels de la Riviera, de Cocody résidentiel, de Marcory qui voient des bulldozers arriver un matin. Ce sont toujours les mêmes quartiers populaires, les mêmes communautés précaires, les mêmes familles qui n’ont pas les avocats ni les relations pour se défendre.
Revenons maintenant à Alloui Brou Jacques lui-même. Cet homme a quelque chose de remarquablement ivoirien dans sa trajectoire. Il incarne une figure que tout Abidjanais reconnaît sans avoir besoin qu’on la lui décrive : l’opérateur économique aux connexions multiples, qui s’est construit une position à l’intersection du politique et du foncier, qui dispose de relations dans les administrations et les partis, qui sait comment naviguer dans les zones grises du système, et qui à un moment donné a décidé de passer de la zone grise à la zone noire. Pas parce qu’il était plus corrompu que ses pareils. Mais parce qu’il a cru, probablement à raison sur la base de son expérience passée, que ses protections suffiraient à couvrir l’opération.
Ce calcul l’a trahi. Ou peut-être pas complètement, d’ailleurs. Parce qu’il est toujours libre. Parce qu’il court toujours. Parce que ses vieux pères courent également, invisibles, dans les couloirs de l’administration et dans les bureaux feutrés où se décident vraiment les choses en Côte d’Ivoire. Et parce que dans ce pays, la différence entre un homme qui finira en prison et un homme qui finira réhabilité se mesure souvent moins à la gravité de ses actes qu’à la qualité de ses protections.
Regardons maintenant la classe politique dans les yeux. Le PPA-CI de Laurent Gbagbo dénonce. Charles Blé Goudé envoie des avocats. Le MGC de Simone Gbagbo réclame justice. Le PDCI exige la démission du ministre de la Sécurité. Toutes ces prises de position sont légitimes dans leur principe. Elles sont opportunistes dans leur timing. Parce que ces mêmes formations politiques, quand elles étaient au pouvoir ou dans des positions d’influence, n’ont pas résolu la question foncière ivoirienne. Elles l’ont parfois instrumentalisée. Le régime Gbagbo n’a pas fait voter une loi foncière protégeant les occupants de bonne foi pendant ses dix ans au pouvoir. Le PDCI a produit des adjoint-maires qui se retrouvent aujourd’hui suspectés dans des affaires de déguerpissement illégal. Et le RHDP, au pouvoir depuis 2011, n’a pas résolu le labyrinthe du cadastre abidjanais qui permet à un individu de revendiquer 34 hectares de terrain habité et de trouver des oreilles attentives dans les administrations compétentes.
La condamnation est donc sélective. Elle est claniquement orientée. Elle sert les agendas de ceux qui condamnent autant qu’elle sert les sinistrés qu’ils prétendent défendre. Et chacun des acteurs de cette mobilisation politique le sait. Ce qui ne rend pas leur action inutile. Les avocats que Blé Goudé envoie défendre les familles sinistrées sont des avocats réels qui produiront des arguments réels devant des tribunaux réels. Les questions que le PDCI pose sur la chaîne de responsabilités sont des questions légitimes qui méritent des réponses. Mais l’hypocrisie du contexte ne doit pas être camouflée par la légitimité ponctuelle des gestes.
Il y a enfin une vérité que personne ne veut dire mais que l’affaire Koumassi Campement met en pleine lumière. La Côte d’Ivoire est en train de produire une génération d’Alloui Brou Jacques. Des individus qui ont grandi dans une société où les réseaux protègent plus que les lois, où la richesse s’accumule dans les zones grises du foncier et de l’administration, et où l’impunité est distribuée selon la qualité de vos connexions et non selon la gravité de vos actes. Cette génération ne naît pas d’elle-même. Elle est le produit d’une culture politique qui a normalisé la prédation, d’une administration qui a institutionnalisé la corruption procédurale, et d’une classe politique qui a utilisé le foncier urbain comme outil de clientélisme pendant des décennies.
Alloui Brou Jacques se cache. Il attend que ses vieux pères arrangent les choses. Il reviendra peut-être. Peut-être même dans un rôle respectable, avec de nouveaux papiers, une nouvelle façade, et le sourire tranquille de celui qui s’en est sorti. Parce que dans cette Côte d’Ivoire-là, il faut bien l’admettre, on s’en sort souvent. Les petits fusibles sautent. Les grands réseaux, eux, s’adaptent.
À moins. À moins que cette fois-ci soit différente. À moins que le procureur Koné Braman Oumar suive son enquête jusqu’au bout de la chaîne et pas seulement jusqu’à Alloui Brou Jacques. À moins que les familles sinistrées obtiennent une indemnisation réelle et non une aumône symbolique. À moins que la loi foncière que Laurent Gbagbo appelait de ses vœux en mars 2025 soit finalement discutée, votée et appliquée. À moins que quelqu’un dans ce pays ait le courage de nommer les réseaux, de casser les protections, et de dire clairement que le prochain Alloui Brou Jacques ira en prison, et ses commanditaires avec lui.
Mais si l’histoire de la Côte d’Ivoire enseigne quelque chose, c’est que ces « à moins que » sont les plus difficiles à réaliser. Parce qu’ils supposent que ceux qui ont le pouvoir de les réaliser n’appartiennent pas eux-mêmes aux réseaux qu’ils devraient démanteler.
C’est cela, la vraie question que Koumassi Campement pose à la Côte d’Ivoire. Pas qui est Alloui Brou Jacques. Mais qui nous sommes, nous, pour avoir laissé faire.
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