Par La Rédaction | Lementor.net
Fouzi Lekjaa n’est pas du genre à parler pour ne rien dire. Quand le président de la Fédération royale marocaine de football annonce, sur la plateforme panarabe AJA-360, que le Maroc ne se portera plus jamais candidat à l’organisation d’une compétition africaine, ce n’est pas une déclaration d’humeur. C’est un acte politique, calculé, assumé, qui dit quelque chose d’essentiel sur l’état des relations entre le Maroc et le football continental. Et la phrase qui conclut son intervention, si d’autres pays souhaitent les organiser, libre à eux, a la sécheresse tranquille de celui qui sait exactement ce qu’il dit et ce qu’il implique.
Mais avant de décoder ce message, regardons-le sous tous ses angles. Parce qu’une déclaration aussi tranchante, dans un contexte aussi tendu, mérite qu’on lui résiste un peu avant de la valider.
La première lecture est celle que Lekjaa lui-même propose : le Maroc a trop donné, sans reconnaissance suffisante. Le royaume a accueilli la CAN 2025 avec des infrastructures remarquables, une organisation saluée par tous, des stades plein, un niveau de jeu élevé. Il a vu sa compétition entachée par les incidents de la finale, ses joueurs sanctionnés, sa fédération condamnée à des amendes, et l’ensemble du football africain le suspecter d’avoir corrompu les arbitres et manipulé la CAF. Et après tout cela, la CAF a d’abord rejeté sa réclamation pour annuler le résultat, avant que le jury d’appel ne la retienne deux mois plus tard dans une décision qui a divisé le continent. La colère de Lekjaa, dans cette lecture, est compréhensible. Elle est même légitime dans certaines de ses dimensions.
Mais il y a une deuxième lecture, que les observateurs moins sympathisants au Maroc n’ont pas manqué de formuler. Et elle est tout aussi légitime.
Le Maroc a organisé la CAN 2025. C’est un fait. Il a aussi, en tant que pays hôte, exercé des pressions qui ont été documentées et sanctionnées. L’utilisation de lasers par les supporters marocains pour gêner Édouard Mendy. L’invasion de la zone VAR par le staff technique marocain. Le comportement des ramasseurs de balles qui ont cherché à priver le gardien sénégalais de sa serviette par temps de pluie, geste filmé et largement diffusé, qui a valu à Hakimi et Saibari leurs suspensions. Ces faits ne sont pas des inventions sénégalaises. Ils ont été établis par les rapports d’arbitres, les images vidéo et la procédure contradictoire de la commission disciplinaire de la CAF. Dire que le Maroc a été victime d’accusations injustes serait donc inexact. Il a aussi commis des actes antisportifs que ses propres joueurs et sa fédération ont dû reconnaître devant les instances.
La question du retrait de la CAN féminine 2026 à 44 jours du coup d’envoi mérite elle aussi d’être posée sans indulgence excessive. Quelle que soit la justification invoquée, abandonner une compétition à 44 jours de son ouverture est un acte d’une irresponsabilité manifeste envers les seize sélections féminines qui s’étaient préparées, envers les supporters, envers les sponsors, et envers l’Afrique du Sud qui a dû tout reprendre en urgence. Lekjaa parle du Maroc qui a toujours répondu présent quand d’autres se dérobaient. Il oublie de mentionner que cette fois, c’est lui qui s’est dérobé. Et qu’il l’a fait de la pire façon qui soit, sans préavis réel, sans explication officielle, et en laissant derrière lui une organisation dans l’urgence totale.
On peut donc lire la déclaration de Lekjaa de deux façons simultanément valides. D’un côté, le cri d’un dirigeant qui estime, à tort ou à raison, que son pays a été mal récompensé de ses investissements dans le football continental. De l’autre, une forme de chantage institutionnel adressé à la CAF : voyez ce que vous perdez quand vous ne nous donnez pas satisfaction.
Le mot chantage est fort. Mais il est utilisé ouvertement par plusieurs observateurs africains pour qualifier cette sortie. Et leur argument mérite d’être entendu. Le Maroc ne se retire pas de l’organisation des compétitions africaines dans un vacuum. Il le fait au moment précis où le TAS examine l’appel du Sénégal contre la décision du jury d’appel de la CAF. Il le fait alors que sa décision d’attribuer le titre au Maroc sur tapis vert a provoqué une onde de choc institutionnelle sans précédent dans le football africain. Il le fait alors que la CAF est sous pression de plusieurs fédérations membres pour expliquer les critères qui ont fondé ce renversement de résultat. Dans ce contexte, l’annonce de Lekjaa ressemble moins à une décision stratégique de long terme qu’à un message envoyé à la gouvernance africaine du football : si vous continuez à nous traiter ainsi, vous perdrez le meilleur organisateur du continent.
C’est là que la question de la dépendance de la CAF envers le Maroc doit être abordée franchement. Cette dépendance est réelle. Elle est documentée. Elle est le produit d’une décennie de politique étrangère footballistique marocaine particulièrement active, dans laquelle le Maroc a utilisé l’organisation de compétitions africaines comme un instrument de soft power continental, doublé d’une stratégie d’influence au sein des instances dirigeantes du football africain. Fouzi Lekjaa lui-même siège au comité de la FIFA. La FRMF entretient des relations étroites avec des fédérations africaines dont le soutien est précieux dans les votes institutionnels. Ce réseau d’influence, que Lekjaa nie lorsqu’on l’interroge sur la gouvernance de la CAF, existe bel et bien. Le nier serait aussi malhonnête que d’affirmer que chaque décision favorable au Maroc est le résultat d’une manipulation.
Mais précisément parce que cette influence existe, l’annonce de Lekjaa doit être regardée avec un regard critique. Un pays qui exerce une influence sur une institution et qui menace de se retirer de la table quand les décisions ne lui conviennent plus ne joue pas le jeu de l’intérêt collectif. Il joue le jeu de ses intérêts propres. Ce qui est parfaitement légitime dans le cadre d’une négociation d’affaires. Ce qui l’est beaucoup moins quand on parle du football africain, patrimoine commun de cinquante-quatre nations dont les intérêts collectifs ne se réduisent pas aux ambitions d’une seule fédération, aussi puissante soit-elle.
L’argument de Lekjaa selon lequel le Maroc remplace les pays défaillants mérite également d’être retourné. S’il est vrai que plusieurs pays africains peinent à organiser des compétitions continentales dans des conditions satisfaisantes, la solution n’est pas de concentrer cette capacité organisationnelle entre les mains d’un seul pays et de s’en servir ensuite comme levier de pression. La solution est que la CAF investisse sérieusement, avec ses revenus croissants, dans le renforcement des capacités organisationnelles de ses membres, afin que la dépendance envers un ou deux pays organisateurs cesse d’être une vulnérabilité structurelle de la gouvernance du football africain.
Car il faut bien le dire : si le Maroc a raison de se plaindre d’un manque de reconnaissance, la CAF a aussi sa part de responsabilité dans cette situation. Une institution qui fait appel systématiquement aux mêmes pays riches en infrastructures pour sauver ses compétitions sans investir dans le développement organisationnel des autres crée mécaniquement une dépendance qui donne à ces pays riches un levier de pression disproportionné. Ce n’est pas la faute du Maroc si la CAF n’a pas su construire une base d’organisateurs suffisamment large et diversifiée. Mais ce n’est pas non plus la faute du Sénégal, du Nigeria ou de la Côte d’Ivoire si le Maroc a choisi de transformer cette capacité organisationnelle en instrument d’influence plutôt qu’en service rendu au football continental.
La déclaration de Lekjaa arrive dans un contexte où le football africain traverse une crise de légitimité institutionnelle sérieuse. La décision du 17 mars 2026 attribuant le titre de champion d’Afrique au Maroc après que le Sénégal avait gagné sur le terrain a provoqué un level de défiance dans les fédérations, les médias et les opinions publiques africaines que l’organisation n’avait probablement pas anticipé. Elle a réactivé le sentiment, persistant depuis des années, que la CAF est une institution dans laquelle les règlements sont appliqués de façon sélective, que les pays les plus influents obtiennent les décisions qu’ils souhaitent, et que la vérité du terrain compte moins que les recours administratifs de ceux qui ont les meilleurs avocats et les meilleurs réseaux.
Dans cet environnement, le retrait marocain peut être lu de deux façons opposées selon qu’on observe depuis Rabat ou depuis Dakar, Abidjan ou Lagos. Depuis Rabat, c’est la réponse d’un pays qui en a assez d’être traité comme une ressource à exploiter sans être respecté comme un partenaire à part entière. Depuis le reste du continent, c’est la confirmation que le Maroc a toujours considéré le football africain comme un instrument de sa propre diplomatie, et qu’il le lâche dès que cet instrument ne produit plus les résultats escomptés.
Ces deux lectures sont toutes les deux fondées. C’est précisément ce qui rend ce dossier si révélateur de l’état du football africain en 2026. Un continent qui produit Mané, Salah, Hakimi, Osimhen, Amad Diallo et dix équipes dans la même Coupe du monde devrait pouvoir se passer du chantage d’un pays et de la dépendance envers quelques infrastructures. Il ne le peut pas encore. Et c’est ça, au fond, la vraie mauvaise nouvelle que cache la déclaration de Fouzi Lekjaa.
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