La rédaction | Lementor.net
L’affaire de Koumassi Campement a changé de dimension. Elle n’est plus seulement un dossier judiciaire en cours d’instruction. Elle est devenue un sujet politique national, couvert par RFI, suivi par les chancelleries étrangères dont le Ghana qui a organisé le rapatriement de 327 de ses ressortissants sinistrés, et désormais investi par la classe politique ivoirienne toutes sensibilités confondues. Ce glissement du judiciaire vers le politique dit quelque chose d’essentiel sur la nature de ce qui s’est passé les 3 et 4 juin à Koumassi : un événement qui dépasse le seul cas individuel d’Alloui Brou Jacques pour soulever des questions systémiques sur la gouvernance foncière, la protection des citoyens et les responsabilités de l’État.
Les faits rappelés par RFI dans sa couverture du 13 juin sont d’une gravité qui justifie cette mobilisation politique. Un individu, Jacques Brou, s’est présenté avec des documents administratifs et a fait raser près de 34 hectares du quartier Campement en deux jours. Du jour au lendemain, plusieurs dizaines de familles se sont retrouvées sans abris, sans commerces et sans moyens financiers. Le procureur de la République a bien annoncé l’ouverture d’une enquête et ordonné l’arrestation de l’auteur présumé des démolitions. Les vérifications judiciaires ont établi que le jugement dont se prévalait Brou n’autorisait pas les démolitions, que la juridiction saisie avait même rejeté la requête visant à obtenir la destruction des constructions, et que le litige ne concernait que cinq habitations au total, pas un quartier entier de 34 hectares. Jacques Brou est en fuite. L’enquête suit son cours.
Mais pour la classe politique ivoirienne, l’enquête judiciaire, aussi nécessaire soit-elle, ne répond qu’à une partie du problème. Elle établira peut-être les responsabilités pénales de Jacques Brou et éventuellement de ses complices. Elle ne logera pas les familles qui dorment sous des tentes ou chez des proches depuis bientôt deux semaines. Elle ne restituera pas les biens perdus dans les démolitions. Elle ne reconstituera pas les commerces détruits qui représentaient pour certains l’unique source de revenus d’une famille.
Ce que la classe politique réclame va donc au-delà de la réponse judiciaire. Elle appelle des mesures d’accompagnement d’urgence pour les sinistrés : solutions de relogement provisoire, assistance alimentaire et sanitaire immédiate, et mécanismes d’indemnisation qui ne dépendent pas de l’issue d’une procédure judiciaire pouvant s’étaler sur des mois ou des années. Elle pose aussi la question de la chaîne de responsabilités administratives. Comment une opération de cette ampleur a-t-elle pu se dérouler sur deux jours, avec des engins lourds et un dispositif sécuritaire, sans qu’aucune autorité compétente n’ait vérifié en temps réel la conformité des autorisations présentées ? Le parquet a dit que le jugement n’autorisait pas les démolitions. Mais qui, dans la chaîne administrative, aurait dû vérifier ce fait avant que les bulldozers ne se mettent en mouvement ?
Ces questions ne sont pas des attaques contre le gouvernement ou le District autonome d’Abidjan. Ce sont des questions de gouvernance que pose n’importe quel citoyen qui observe qu’un individu armé de faux papiers peut raser 34 hectares d’un quartier habité en deux jours sans que les mécanismes de contrôle de l’État n’aient suffi à l’arrêter à temps. La réponse à ces questions ne sera pas confortable pour les institutions concernées, mais elle est nécessaire si l’on veut éviter que ce type d’opération ne se reproduise dans d’autres quartiers d’Abidjan où la situation foncière est tout aussi complexe et les populations tout aussi vulnérables.
La mobilisation de la classe politique a une vertu : elle maintient la pression sur le dossier à un moment où l’actualité footballistique liée au Mondial risque d’éclipser médiatiquement toutes les autres informations pendant plusieurs semaines. Les familles sinistrées de Koumassi ont besoin que leur situation reste visible, que les promesses d’indemnisation formulées par les autorités ivoiriennes et saluées par Accra dans ses communications officielles se traduisent en actes concrets, et que l’enquête judiciaire avance à un rythme qui respecte l’urgence de leur situation.
Le fait que cette affaire soit désormais couverte par RFI et qu’elle ait généré un incident diplomatique bilatéral avec le Ghana lui confère une dimension qui oblige les autorités ivoiriennes à aller au-delà des communiqués d’apaisement. L’image d’un pays qui prépare avec éclat sa première participation à la Coupe du monde depuis douze ans ne peut pas coexister durablement avec l’image de centaines de familles réduites à fouiller des gravats à la recherche de leurs affaires personnelles. Ces deux images appartiennent à la même Côte d’Ivoire. Et la classe politique, en se mobilisant, dit que la seconde mérite autant d’attention que la première.
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