Par Bakary Cisse | Lementor.net
Il y a quelque chose d’étrange à regarder les tableaux macroéconomiques ivoiriens. La croissance tourne autour de 6 à 7 % par an. Le taux de pauvreté recule. Et le chômage affiche un niveau presque enviable : entre 2,3 % et 4 % selon les sources, et à peine 4 % chez les 15-24 ans d’après les estimations de l’OIT. Sur le papier, la Côte d’Ivoire ferait presque figure de bon élève régional.
Sauf que quiconque a marché dans les rues d’Abidjan, discuté avec un jeune diplômé sans emploi ou observé la file des candidats à un concours de la fonction publique sait que cette photographie statistique ne colle pas à la réalité vécue. Le paradoxe n’est pas anecdotique. Il est structurel.
La clé de l’énigme tient à une définition. Pour être compté comme chômeur au sens du Bureau International du Travail, il faut remplir trois conditions simultanément : n’avoir pas travaillé une seule heure durant la semaine de référence, être immédiatement disponible, et chercher activement un emploi. Cette définition a été pensée pour des économies où existe une indemnisation chômage. En Côte d’Ivoire, ce filet n’existe pas. Un jeune ne peut pas se permettre d’attendre l’emploi de ses rêves. Il doit survivre, et pour survivre, il invente son propre emploi de subsistance dans le commerce ambulant, les transports, les petits services. Statistiquement, ce jeune bascule instantanément de la catégorie chômeur vers celle d’actif occupé. Le taux de chômage officiel n’est donc pas faux. C’est un artefact méthodologique qui écrase mécaniquement la réalité sous le poids de la nécessité vitale de travailler peu importe dans quelles conditions.
Trois autres chiffres, moins médiatisés, dessinent un tableau très différent. Environ un quart de la population active est en situation de sous-emploi, et plus de 30 % des jeunes de moins de 35 ans sont sans emploi stable ou sous-employés. Les NEET, ces jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en éducation, ni en formation, représentaient environ 18 à 25 % de la tranche des 15-29 ans en 2022, avec un écart de genre marqué : les jeunes femmes sont deux fois plus concernées. Et le chômage frappe davantage les diplômés que la moyenne nationale : jusqu’à 15 % chez les jeunes diplômés, contre 2,6 % pour la population globale. Être allé à l’université pénalise statistiquement l’insertion professionnelle. C’est le signal fort d’un système éducatif déconnecté du marché. Et sous tout cela, l’informel emploie plus de 65 % des travailleurs en 2024, et jusqu’à 90 % si l’on inclut l’agriculture familiale.
La croissance ivoirienne peine à irriguer l’emploi des jeunes parce qu’elle bute sur deux décalages profonds. Les secteurs qui tirent le PIB vers le haut, l’agro-industrie, la chimie, le BTP, les télécommunications, sont soit intensifs en capital, soit exigeants en qualifications pointues. Ils créent énormément de richesse mais peu d’emplois accessibles à la masse des jeunes peu ou pas qualifiés. Le second décalage est l’inadéquation entre la formation et l’emploi. Le système universitaire continue de produire en masse des diplômés en sciences humaines, droit et sciences sociales, quand le tissu économique cherche désespérément des techniciens de maintenance, des mécaniciens qualifiés, des logisticiens, des ouvriers spécialisés. Par-dessus tout cela pèse une réalité démographique difficile : près de 60 à 75 % de la population a moins de 30 ou 35 ans, et le pays doit absorber entre 200 000 et 250 000 nouveaux arrivants sur le marché du travail chaque année.
Face à cela, l’État a mis en place plusieurs dispositifs. Le PNSAR 2026 vise 152 237 jeunes, dont 100 000 en immersion en entreprise, pour un budget de 26,52 milliards de FCFA, avec un taux de réalisation qui atteignait déjà 81,2 % en 2025. La stratégie 2026-2030 portée par le ministre Mamadou Touré affiche des ambitions autrement plus vastes : 3,5 millions d’emplois décents, 635 000 jeunes formés, 481 000 bénéficiaires de dispositifs d’entrepreneuriat. L’écart entre l’ambition affichée et la capacité réelle d’absorption d’une économie encore dominée par l’informel est considérable. Ce n’est pas une raison pour disqualifier l’effort. C’est une raison d’en suivre l’exécution avec rigueur.
Le véritable défi ne se situe pas dans la baisse d’un taux de chômage déjà artificiellement bas, mais dans la transformation qualitative de millions d’emplois : faire basculer une jeunesse aujourd’hui coincée dans l’auto-emploi informel et précaire vers des emplois structurés, protégés et correctement rémunérés. Cette jeunesse majoritaire est soit le plus grand atout démographique du pays, soit une bombe à retardement sociale. Tout dépendra de la capacité de l’économie ivoirienne à créer des emplois qualifiés au même rythme que sa pyramide des âges.
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