Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a une phrase qui circule depuis la finale de la Coupe du monde 2022 au Qatar dans les stades, les bus des équipes et les réseaux sociaux argentins. Elle cible les joueurs français d’origine africaine. Elle mentionne Kylian Mbappé et insinue que sa place est en Angola et non en France. Elle inclut des insultes homophobes. Ce chant n’est pas né dans un quartier populaire de Buenos Aires un soir de fête. Il est né dans les tribunes d’un stade de Coupe du monde. Et depuis lors, il a voyagé partout où l’Argentine a gagné. Il est devenu le symbole de quelque chose de profond et de grave qui traverse le football argentin, la société argentine et cette sélection en particulier.
Le 15 juillet 2024, au lendemain de la victoire de l’Argentine contre la Colombie en finale de la Copa America, Enzo Fernandez a ouvert un live Instagram depuis le bus de l’équipe. La vidéo montre plusieurs joueurs argentins entonnant ce chant raciste et homophobe. Les paroles documentées visent explicitement les joueurs français d’origine africaine et questionnent leur légitimité à représenter la France. Fernandez a coupé son live au moment le plus explicitement raciste. Mais la vidéo avait déjà été capturée. La Fédération française de football a qualifié les propos de racistes et discriminatoires inacceptables et a déposé une plainte légale officielle auprès de la FIFA. Chelsea a ouvert une procédure disciplinaire. Wesley Fofana a publié la vidéo avec la mention racisme décomplexé. Jules Koundé a répondu lamentable. La FIFA a sanctionné Fernandez avec des mesures jugées insuffisantes par les organisations antiracistes.
Ce qui distingue cet incident des scandales racistes ordinaires du football mondial, c’est la réponse institutionnelle argentine. La vice-présidente Victoria Villarruel a défendu publiquement Fernandez en qualifiant les critiques internationales d’attaque de bullies colonialistes. Le président Javier Milei, qui avait fermé l’Institut national contre la discrimination parmi ses premières mesures gouvernementales, a renvoyé le Sous-secrétaire d’État aux Sports qui avait suggéré que Messi présente des excuses. Un fonctionnaire a perdu son poste pour avoir suggéré des excuses après un incident raciste documenté.
Pour comprendre pourquoi ce racisme est si profond et si assumé en Argentine, il faut comprendre l’histoire de ce pays. L’Argentine se perçoit historiquement comme un pays européen en Amérique du Sud. Son identité nationale a été construite sur le mythe d’une nation blanche, d’origine espagnole et italienne. Ce mythe repose sur un effacement historique documenté et délibéré. L’Argentine avait une population noire significative au XIXème siècle, issue de l’esclavage. Cette population a été progressivement marginalisée, effacée des recensements, oubliée des manuels scolaires. En 2022, après plus d’un siècle d’effacement bureaucratique, l’Argentine a réintroduit la catégorie afrodescendant dans son recensement national. Ce n’était pas un progrès spontané. C’était la réponse à des décennies de mobilisation des organisations afro-argentines comme Diafar et Afrodescendientes en Argentina.
Ce contexte historique éclaire le chant anti-français. Quand des joueurs argentins chantent que les joueurs français d’origine africaine n’ont pas leur place dans l’équipe nationale française, ils reproduisent exactement la même logique d’effacement que leur propre pays a appliquée à sa propre population noire pendant des décennies. La France est noire parce qu’elle est inclusive. L’Argentine est blanche parce qu’elle a effacé ses noirs.
Lors de ce Mondial 2026, le problème racial a dépassé le seul incident Fernandez. Une supportrice argentine a insulté racistement IShowSpeed, star noire américaine, lors du match contre le Cap-Vert. Un présentateur de télévision argentin a déclaré je déteste les Mexicains, qualifié d’odieux par la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum. La FIFA a condamné l’AFA à une amende de 120 000 francs suisses pour des chants racistes lors d’un match de qualification contre la Colombie. Dans une décision séparée pour des chants discriminatoires contre l’Équateur et l’Uruguay, l’Argentine a été forcée de jouer un match à huis clos. La réponse des supporters argentins aux critiques de Koundé a consisté à diffuser un article diffamatoire prétendant faussement qu’il frappait sa mère. La contre-attaque diffamatoire plutôt que la réponse sur le fond dit tout l’état du débat en Argentine sur ces questions.
Ce que ce Mondial 2026 a révélé, c’est que le problème racial dans l’Argentine footballistique n’est pas marginal. Il est central. Il traverse les joueurs qui chantent, les dirigeants qui protègent, les supporters qui huent les adversaires noirs, les présentateurs qui insultent les voisins latinos, et les politiciens qui ferment les institutions antiracistes. Cette architecture du racisme assumé, validé et protégé institutionnellement, est ce qui distingue l’Argentine du Mondial 2026 de toutes les autres équipes de ce tournoi.
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