Par Bakary Cisse | Lementor.net
La réponse tient en une nuance. La Côte d’Ivoire ne navigue plus à vue, mais elle n’a pas encore atteint la souveraineté industrielle qu’elle vise. Depuis le déploiement des Plans Nationaux de Développement, l’État a posé les bases d’une politique industrielle assumée, avec pour ambition de faire passer le pays du statut d’exportateur de matières premières à celui de hub de transformation agro-industrielle et minière. Mais cette vision se heurte, filière par filière, à des degrés d’exécution très inégaux.
L’anacarde est la filière qui illustre le mieux la méthode ivoirienne. Premier producteur mondial de noix brutes avec environ 1,1 à 1,2 million de tonnes par an, le pays a construit en une décennie une véritable industrie de transformation là où il n’existait quasiment rien avant 2015. Les volumes transformés localement sont passés d’environ 68 500 tonnes en 2015 à plus de 340 000 tonnes en 2024, portant le taux de transformation autour de 30 à 35 %, pour un objectif de 40 à 50 % d’ici 2025-2030. Plus de 35 usines sont aujourd’hui opérationnelles, employant plus de 18 000 personnes, dont 66 % de femmes. Une taxe sur les exportations de noix brutes alimente une subvention à la transformation locale autour de 400 FCFA par kilogramme. Des zones agro-industrielles ont été aménagées à Korhogo, Bouaké et Bondoukou. Mais la limite reste structurelle : la majorité des noix brutes continue de partir vers le Vietnam et l’Inde, et les transformateurs locaux peinent à concurrencer les acheteurs internationaux à court de trésorerie en début de campagne.
Sur le caoutchouc, la Côte d’Ivoire est premier producteur africain avec près de 1,7 million de tonnes produites en 2023. La première transformation y est déjà largement acquise : 80 à 90 % de la production est transformée localement en caoutchouc techniquement spécifié, et l’exportation de latex brut est interdite. L’enjeu se déplace donc vers la deuxième transformation, pneus, gants, produits manufacturés, un segment où le pays reste en retard. C’est tout le sens du Plan PURE 2026-2035, qui prévoit la création et la réhabilitation de 500 000 hectares sur dix ans. En parallèle, un moratoire a été instauré en 2025 sur les nouvelles usines de première transformation pour rediriger les investissements vers la valeur ajoutée manufacturière.
Les minerais critiques sont le dossier le plus récent et le moins abouti. Le sous-sol ivoirien recèle bauxite, nickel, manganèse, or, et un potentiel prometteur en lithium, coltan et cobalt. Lors d’un forum interministériel à Abidjan, le ministère des Mines a dévoilé une feuille de route sectorielle estimée à près de 63 milliards de dollars sur le long terme avec l’appui de la BAD. Sur le papier, les outils existent : code minier révisé, restrictions sur l’export de certaines matières brutes, investissements dépassant 500 milliards de FCFA en 2023. Dans les faits, le pays reste très majoritairement exportateur de minerais bruts ou semi-transformés. La fragilité principale tient au financement : près de 90 % des besoins reposent sur des capitaux privés étrangers, ce qui rend la stratégie hautement vulnérable aux cycles de prix mondiaux. Quand les cours du lithium ou du nickel chutent, les multinationales gèlent leurs projets et l’ambition nationale se retrouve suspendue à des décisions prises hors du pays.
Au final, la Côte d’Ivoire dispose bien d’une politique industrielle volontariste et documentée par des réalisations concrètes. Mais cette stratégie avance à des vitesses très différentes selon les filières : mature et rentable pour l’anacarde, engagée dans une montée en gamme pour l’hévéa, encore largement à construire pour les minerais critiques. Le fil conducteur des difficultés reste le même partout : le manque de fonds de roulement pour les acteurs locaux, la dépendance aux capitaux étrangers, et l’exposition structurelle aux cycles de prix mondiaux. Autant de facteurs exogènes qui continuent, malgré la volonté politique, à dicter le rythme réel de la transition.
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