Par La Rédaction | Lementor.net
Ce dimanche 19 juillet 2026 à Freetown, quelques heures avant que l’Espagne et l’Argentine ne se disputent la finale du Mondial au MetLife Stadium, une autre finale se jouait dans la capitale sierra-léonaise. Bassirou Diomaye Faye a été désigné nouveau président en exercice de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO lors de la 69ème session ordinaire. Julius Maada Bio lui a passé le flambeau en le qualifiant de jeune frère et en lui adressant ses vœux de succès. Une formule affectueuse qui dit moins la chaleur protocolaire des transitions institutionnelles que la réalité politique de ce moment : la CEDEAO vient de se choisir un leader dont le profil et la trajectoire sont précisément ceux qu’il lui fallait pour tenter de résoudre la crise la plus grave de son histoire depuis sa fondation en 1975.
Cette désignation crée une configuration inédite dans l’histoire de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Pour la première fois, un seul pays tient simultanément la présidence politique tournante et la présidence exécutive de la Commission. Lors de la 68ème session tenue à Abuja en décembre 2025, le Sénégal avait déjà décroché la direction de la Commission de la CEDEAO pour le mandat 2026-2030 avec le général Birame Diop, ancien ministre des Forces armées, qui succède à Omar Alieu Touray. Dakar tient donc désormais les deux leviers de commande de l’organisation régionale : la tête politique et la tête exécutive. Cette concentration de pouvoir entre les mains sénégalaises dans les instances de la CEDEAO n’est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat d’une diplomatie sénégalaise qui ne laisse rien au hasard, selon la formule du journal NotreAfrik. Et elle place Diomaye Faye dans une position stratégique unique pour tenter de répondre à la question qui hante la CEDEAO depuis trois ans : comment ramener le Mali, le Burkina Faso et le Niger dans le giron de la communauté ?
La crise de l’AES est le défi existentiel de la CEDEAO. Trois pays fondateurs qui ont claqué la porte. Trois États qui représentent ensemble une superficie considérable de l’Afrique de l’Ouest sahélienne, des millions de citoyens et des ressources stratégiques dont les économies côtières dépendent partiellement. Le retrait de ces trois pays de la CEDEAO, officialisé progressivement entre 2023 et 2025, a fracturé l’espace régional en deux blocs qui se regardent avec une hostilité croissante. D’un côté la CEDEAO de la démocratie et des partenariats occidentaux. De l’autre l’AES de la souveraineté militaire et du partenariat russe. Entre les deux, un vide diplomatique que les sanctions économiques n’ont fait qu’élargir sans produire le résultat espéré : aucune des trois juntes n’a cédé. Elles ont tenu. Elles se sont soudées. Et elles ont développé une rhétorique anti-CEDEAO dont les populations sahéliennes se sont largement emparées.
La désignation de Diomaye Faye change cette équation de façon potentiellement décisive pour une raison simple et profonde : il est le seul dirigeant de la CEDEAO qui dispose d’une crédibilité réelle auprès des populations sahéliennes qui ont soutenu les juntes. Diomaye Faye n’est pas perçu par les opinions publiques du Mali, du Burkina et du Niger comme un représentant de l’ordre ancien francophone et des intérêts occidentaux. Il est perçu comme un homme qui a lui-même été emprisonné pour ses convictions politiques, qui a battu le régime de Macky Sall considéré comme le modèle du président africain inféodé à Paris, et qui a porté au pouvoir un discours de souveraineté et de rupture avec les pratiques de gouvernance héritées de la Françafrique. Ce discours résonne profondément dans les opinions publiques sahéliennes. Il crée entre Faye et les populations de l’AES un point de contact symbolique que n’aurait pas Bola Tinubu du Nigeria, Alassane Ouattara de Côte d’Ivoire, ou n’importe quel autre chef d’État de la CEDEAO.
Il a lui-même posé ce positionnement avec clarté dans son discours de Freetown : l’heure n’est plus aux constats, mais à l’action. Il appelle à une CEDEAO rénovée, capable d’offrir à ses peuples, et singulièrement à sa jeunesse, la paix, la sécurité et la prospérité auxquelles aspiraient les pères fondateurs. Cette formulation est un message codé adressé directement aux populations et aux dirigeants de l’AES. Elle dit que Faye comprend leurs critiques. Que la CEDEAO telle qu’elle a fonctionné ces dernières décennies n’a pas suffi à offrir la sécurité, la prospérité et la dignité que ses peuples attendaient. Que le temps des discours est terminé. Et que cette nouvelle CEDEAO qu’il veut construire ne sera pas l’instrument de la perpétuation des intérêts extérieurs mais une organisation authentiquement au service des peuples ouest-africains.
La Déclaration d’engagement en faveur du Pacte pour l’avenir de l’intégration régionale qu’il a signée à Freetown dit l’ambition du projet. Elle engage. Elle oblige. Ces deux mots courts et fermes, prononcés par le nouveau président en exercice de la CEDEAO, constituent un signal de style autant qu’un signal politique. Ils disent que Faye entend exercer cette présidence autrement que ses prédécesseurs. Avec une vision. Avec une exigence. Et sans la complaisance diplomatique qui a souvent laissé les grandes déclarations de la CEDEAO sans traduction dans la réalité des populations.
La diplomatie sénégalaise a soigneusement préparé ce moment. La présence simultanée de Mamadi Doumbouya, président de la Guinée, et de Romuald Wadagni, président du Bénin, à ce 69ème sommet pour la première fois de leur mandat, dit que la CEDEAO s’élargit progressivement à des profils nouveaux qui n’appartiennent pas tous à la génération des présidents civils issus des partis traditionnels. Doumbouya lui-même est un militaire arrivé au pouvoir par un coup d’État en 2021, suspendu puis réintégré dans les instances de la CEDEAO après un processus de négociation. Sa présence à Freetown dit que la CEDEAO a appris à gérer la réalité de transitions militaires sans pour autant renoncer à ses principes démocratiques. C’est précisément le type de pragmatisme que Diomaye Faye devra exercer s’il veut créer les conditions d’un retour des juntes sahéliennes vers le dialogue.
Ce retour ne sera pas immédiat. Il ne sera pas simple. Les dirigeants de l’AES ont brûlé des ponts et construit une rhétorique de rupture dans laquelle revenir à la CEDEAO serait perçu comme une capitulation politique. Assimi Goïta au Mali, Ibrahim Traoré au Burkina Faso et leurs alliés du Niger ont investi trop de légitimité dans la narrative de la souveraineté retrouvée pour simplement enjamber leurs propres discours et frapper à la porte de Freetown. Mais le rapport de forces militaire se retourne contre eux à une vitesse que personne n’avait anticipée. Les offensives du JNIM et du FLA démontrent que ni les FAMa ni l’Africa Corps ne contrôlent le nord du Mali. Le Burkina Faso vit sous un état de siège permanent dans ses régions septentrionales. Et les populations de ces trois pays, prises entre l’insécurité jihadiste et la répression des juntes, commencent à mesurer le coût humain et économique d’une rupture avec les mécanismes de solidarité régionale.
C’est dans cet espace entre la rhétorique et la réalité que Diomaye Faye peut jouer un rôle unique. Sa crédibilité auprès des populations sahéliennes lui ouvre des portes que d’autres présidents de la CEDEAO ne peuvent pas franchir. Sa vision réformiste de l’organisation lui permet de proposer aux juntes une CEDEAO différente de celle qu’elles ont quittée. Et sa jeunesse politique, il a 46 ans, lui donne l’horizon temporel nécessaire pour construire une relation de long terme avec des dirigeants dont les décisions se prennent dans des cycles qui dépassent les mandats électoraux ordinaires.
Le général Birame Diop à la Commission et Diomaye Faye à la présidence tournante : le Sénégal dirige la CEDEAO avec une cohérence et une ambition qui disent que Dakar a décidé d’être autre chose qu’un bon élève de la communauté régionale. Il veut en être le moteur. Cette ambition est légitime. Elle est portée par un pays dont la démocratie, malgré ses turbulences récentes, reste l’une des plus robustes du continent. Elle est portée par un président dont la trajectoire personnelle dit qu’il comprend de l’intérieur ce que signifie se battre pour des principes contre un système établi. Et elle arrive au moment précis où la CEDEAO a besoin de ce type de leadership pour tenter de réunifier une Afrique de l’Ouest fracturée avant que la fracture ne devienne irrémédiable.
Diomaye Faye a pris la tête de la CEDEAO. La partie la plus difficile commence maintenant.
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