Par la rédaction | Lementor.net
Il y a des constructions politiques qui naissent de l’idéologie, d’autres de la conviction, et d’autres encore de la nécessité pure. Le RHDP est né le 18 mai 2005 à Paris, de la signature d’une plateforme commune par les leaders des partis se réclamant de l’héritage d’Houphouët-Boigny, dans un pays alors meurtri par une rébellion armée, fracturé entre un nord et un sud qui semblaient ne plus se parler. Quatre formations constituaient ce socle fondateur : le PDCI-RDA d’Henri Konan Bédié, le RDR d’Alassane Ouattara, l’UDPCI d’Albert Mabri Toikeusse et le MFA d’Innocent Anaky Kobena. La Côte d’Ivoire brûlait doucement. L’alliance était d’abord un pacte de survie avant d’être un projet de gouvernance. Vingt et un ans plus tard, il faut regarder ce que cette construction politique a fait du pays et ce que le pays a fait d’elle, sans complaisance ni hostilité.
De la coalition au parti-État : une mutation révélatrice
Le RHDP de 2005 était une alliance électorale, hétéroclite, tendue, maintenue par la pression des circonstances plus que par une vision partagée. C’est cette coalition qui a permis la victoire d’Alassane Ouattara aux élections présidentielles de 2010 puis de 2015. Ces succès ont convaincu ses dirigeants qu’il fallait aller plus loin. En 2018, lors d’une assemblée générale constitutive tenue au Sofitel Hôtel Ivoire d’Abidjan, le RDR et l’UDPCI ont annoncé la transformation du RHDP en parti politique unifié, sans que les autres membres de la coalition ne l’approuvent tous. Le PDCI de Bédié, qui avait été l’un des piliers fondateurs, ne rejoignait pas la nouvelle formation. La rupture était consommée, et avec elle, une partie du rêve originel d’unité houphouëtiste.
Cette transformation de 2018 marque un tournant analytiquement crucial. Le RHDP cesse d’être une plateforme de convergence pour devenir un instrument de pouvoir. Il ne s’agit plus de rassembler les héritiers d’Houphouët pour sauver la Côte d’Ivoire, mais de construire un parti dominant capable de remporter seul les élections. C’est une logique politique ordinaire dans bien des démocraties. C’est aussi la fin d’une certaine ambition fédératrice qui avait donné au projet son caractère historique.
Le bilan économique : réel, inégal, incomplet
Sur le plan économique, le bilan du RHDP au pouvoir depuis 2011 est à la fois impressionnant dans ses agrégats et décevant dans ses effets concrets sur les populations. Les chiffres sont là, et ils ne s’inventent pas. Depuis 2012, l’économie ivoirienne suit une trajectoire de croissance rapide, avec une croissance moyenne annuelle proche de 6,5 % sur la période du PND 2021-2025, soit près de deux points au-dessus de la moyenne de l’Afrique subsaharienne. En 2024, le PIB nominal de la Côte d’Ivoire a atteint un niveau record d’environ 86,5 milliards de dollars, et les prévisions du FMI pour 2025-2026 anticipent une poursuite de cette croissance autour de 7 %.
Les infrastructures sont visibles, tangibles, photographiables. Après la crise post-électorale de 2011, seulement 34 % de la population avait accès à l’électricité ; en 2023, ce taux de couverture atteignait 88 %. Abidjan s’est transformée physiquement. Les ponts, les autoroutes, les quartiers rénovés témoignent d’un État qui a retrouvé sa capacité d’investissement. Sur ces points, la critique honnête ne peut pas être globalement négative.
Mais les mêmes données portent leur propre contradiction. En 2025, 36,2 % de la population vivait encore avec moins de 4,20 dollars par jour, les recettes publiques ne représentaient que 17,4 % du PIB, et 90 % de l’emploi relevait du secteur informel. C’est le paradoxe ivoirien sous le RHDP, lucidement formulé par des observateurs indépendants : le pays a connu une croissance macroéconomique exceptionnelle qui n’a pas empêché une pauvreté persistante, donnant ainsi raison à la fois aux admirateurs d’Ouattara et à ses détracteurs. Croître à 6,5 % par an pendant une décennie et laisser plus d’un tiers de sa population dans la pauvreté n’est pas une réussite complète. C’est une réussite incomplète, ce qui est différent, et plus difficile à analyser.
La Côte d’Ivoire reste également dépendante à hauteur de 15 % environ de son budget de l’aide au développement, et sa balance des paiements ainsi que ses capacités d’absorption demeurent négatives. La croissance a été réelle. La transformation structurelle, celle qui rendrait cette croissance autonome et endogène, reste en chantier. Le pays produit encore essentiellement des matières premières, exporte du cacao non transformé, et importe ce qu’il consomme. Le PND 2021-2025 visait à accélérer cette mutation, en ciblant une croissance annuelle moyenne supérieure à 7 % et l’accès au rang de pays à revenu intermédiaire supérieur d’ici 2030 ; en pratique, la croissance s’est établie à 6,5 %, et à fin 2024, 45,5 milliards d’euros avaient été engagés sur les 59 milliards prévus, soit un taux de réalisation de 77,1 %. Ce n’est ni un échec ni un triomphe. C’est une ambition partiellement tenue.
Les fractures politiques : le RHDP et la question démocratique
C’est sur le terrain politique et démocratique que l’analyse du RHDP devient la plus délicate, et la plus nécessaire. Trois épisodes concentrent les tensions structurelles du parti au pouvoir.
Le premier est la question du troisième mandat en 2020. Face au décès soudain d’Amadou Gon Coulibaly, son dauphin désigné, Ouattara s’est porté candidat pour un troisième mandat. Pour justifier cette candidature, le RHDP a avancé l’argument légal selon lequel la Constitution de 2016 instaure une Troisième République qui « remet le compteur des mandats à zéro », permettant ainsi de qualifier ce troisième mandat de premier sous la nouvelle constitution. L’argument a été contesté par l’opposition, par des juristes, et par une partie de la société civile. L’élection s’est tenue dans un contexte de campagne nauséabonde, de scrutin sous haute tension, de violences, et d’appels de l’opposition à la désobéissance civile et au boycott. La légalité formelle et la légitimité politique sont deux choses distinctes. Le RHDP a obtenu la première. La seconde reste disputée.
Le deuxième épisode est l’élection présidentielle d’octobre 2025. Le président Ouattara a obtenu 89,8 % des voix, une victoire écrasante rendue possible en grande partie par l’invalidation des candidatures des deux principaux opposants. Laurent Gbagbo a été déclaré inéligible en raison de la suspension de ses droits civiques après une condamnation par les juridictions ivoiriennes, et Tidjane Thiam a été écarté pour des questions liées à sa nationalité française. Le président aurait pu user de ses pouvoirs présidentiels pour écarter ces décisions. Il ne l’a pas fait. Ses partisans y voient le respect de l’indépendance de la justice. Ses détracteurs y voient une instrumentalisation du droit pour neutraliser la concurrence. Les deux lectures coexistent, et aucune n’est entièrement fausse.
Le troisième épisode, peut-être le plus révélateur, est celui de la succession. À moins de trois mois de l’élection présidentielle de 2025, le RHDP se retrouvait dans une impasse politique majeure : le parti au pouvoir, confronté à l’indécision de son leader, n’avait toujours pas désigné de successeur crédible, exposant ses fragilités internes et son incapacité à se projeter vers l’avenir. Un grand parti politique qui ne sait pas se gouverner sans son fondateur n’est pas un parti institutionnalisé. C’est un appareil personnel. Le RHDP, structure héritière du RDR, se révèle incapable de penser la succession sans son président fondateur. C’est la limite la plus sérieuse d’une formation qui a su construire un État mais qui n’a pas encore su construire une institution partisane capable de lui survivre.
La question Ouattara : l’homme et l’institution
Il est impossible d’analyser le RHDP sans analyser Ouattara, parce que le parti et l’homme sont devenus quasiment indissociables. C’est là à la fois la force et la faiblesse du mouvement. Sa force, parce que la stature internationale du président, sa compétence économique reconnue et sa capacité à mobiliser les financements extérieurs ont été des atouts réels pour la Côte d’Ivoire. Sa faiblesse, parce qu’un parti qui ne peut pas fonctionner sans un homme de 83 ans n’est pas en bonne santé institutionnelle.
La Côte d’Ivoire a connu trop de transitions difficiles pour que cette question soit anodine. La mort d’Houphouët en 1993 avait ouvert une décennie de chaos. La fin du régime Bédié en 1999 avait précipité un coup d’État. La crise post-électorale de 2010-2011 avait fait plus de trois mille morts. Dans ce contexte historique, l’absence d’une succession préparée, transparente et acceptée au sein du RHDP n’est pas un détail de gestion interne. C’est un risque politique national.
Ce que vingt et un ans ont construit, et ce qu’ils n’ont pas résolu
Au terme de ce parcours, le RHDP peut légitimement revendiquer d’avoir stabilisé un pays qui semblait incontrôlable, d’avoir restauré une crédibilité économique internationale sérieusement entamée, de lui avoir donné des infrastructures dignes d’une économie émergente, et d’avoir maintenu une paix relative dans un pays aux cicatrices profondes. Ce n’est pas rien. Dans la sous-région, c’est même beaucoup.
Mais le même parti doit répondre honnêtement à d’autres questions. Pourquoi une croissance soutenue pendant plus d’une décennie n’a-t-elle pas réduit significativement la pauvreté de masse ? Pourquoi l’opposition a-t-elle été systématiquement fragilisée par des décisions judiciaires aux contours politiquement contestables ? Pourquoi un parti au pouvoir depuis quinze ans n’a-t-il pas produit une nouvelle génération de leaders capables de prendre le relais sans crise ? Et pourquoi l’Appel de Daoukro, les ruptures successives avec Bédié, puis Soro, puis les procès de Gbagbo, dessinent-ils le portrait d’un espace politique progressivement rétréci autour d’un seul centre de gravité ?
Ces questions ne sont pas des questions partisanes. Ce sont les questions que posent toutes les démocraties saines à leurs partis dominants. Le RHDP a vingt et un ans. L’âge de la maturité politique est aussi celui des comptes rendus. Le bilan est réel. Les silences le sont aussi.
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