Samir Moussa
Pendant que la junte se gargarise d’avoir repris la main après avoir subi un revers sans précédent, comme par magie, dope ses partisans de faux espoirs, elle continue de broyer du noir, confrontée à une spirale de déchéances. Le rêve de reconquête totale du territoire national est une vue de l’esprit et comme tout canular aura eu un effet de paille, sinon de tempête dans un verre d’eau. La propagande nourrit des illusions mais ne peut rien changer à la réalité du terrain surtout lorsqu’elle affecte la vie de chacun dans une succession de drames.
Le tableau n’est pas idyllique ni ne laisse entrevoir la moindre lueur d’espoir de lendemains meilleurs. Au contraire, le sort s’acharne sur un pays séquestré par des dirigeants nombrilistes et guignolesques, jusqu’à la caricature : les mercenaires russes et les FAMA, harcelés, poussés jusque dans leurs derniers retranchements, ont préféré négocier leur propre reddition que de tomber sur le champ de bataille , dans l’honneur, les armes à la main.
Dans le silence assourdissant du désert, à Tessalit, Amachache et Aghelhok – un triangle de la honte pour combattants effarouchés et renégats.
Ce 1er mai 2026, encore, l’histoire vient de faire un pied de nez à une junte ayant voulu la prendre de vitesse , en quête de reconnaissance et avide de lauriers, incapable de rédemption.
Après la débâcle mémorable de Kidal, les mercenaires russes de l’Africa Corps et les FAMa se sont retrouvés encerclés, isolés, sans logistique ni ravitaillement viable dans les bases de Tessalit, Amachache et Aguelhok. D’où une impasse militaire. Aucun renfort, à l’horizon. Dès lors, toutes les illusions tombent. Seule option sur la table: négocier, sinon périr. A l’issue de pourparlers de plusieurs jours , la fumée blanche apparaît : un corridor de sortie a été concédé aux « naufragés ». Les colonnes commencent à battre retraite à Gao, sans honneurs, ni gloire.
L’épilogue d’un chapitre que la junte avait espéré consacrer son triomphe. Un aveu à la fois d’échec et d’impuissance chroniques.
Tessalit se situe dans l’extrême nord du Mali, dans la région de Kidal, au cœur de l’Adrar des Ifoghas, à environ 70 km de la frontière algérienne. Localité saharienne ultra-stratégique, elle commande les axes de circulation entre le nord du Mali, l’Algérie et les vastes étendues désertiques de l’Azawad. Le camp d’Amachache, son pendant militaire, est implanté au sud de la ville, à 7 ou 15 km , selon les sources. Longtemps garnison avancée, il verrouillait l’accès au nord de Kidal et à la frontière algérienne. Point d’appui dans l’Adrar des Ifoghas – zone historique de refuge, de passage et de repli pour les groupes armés –, il offrait, avec l’aéroport d’Amachache , une profondeur logistique vitale. Qui tenait Tessalit et Amachache avait une emprise décisive sur les routes du nord, les mouvements transfrontaliers et l’équilibre militaire de toute la région de Kidal.
Aguelhok, quant à lui, se trouve dans la vallée du Tilemsi, entre Kidal et Tessalit, à environ 150 km au sud de la frontière algérienne et plus de 400 km au nord de Gao. Verrou intermédiaire essentiel, il permettait de surveiller les flux entre le centre de la région, l’Adrar et les pistes sahariennes vers l’Algérie. Point d’observation, de passage et de pression, Aguelhok est aussi chargé de symboles : sa chute en 2012 avait déjà été un traumatisme majeur pour l’armée malienne. Après le retrait de la MINUSMA, ces trois sites étaient redevenus les enjeux centraux du contrôle territorial du Nord.
La France en avait fait, avec Tessalit-Amachache, une base avancée essentielle de Serval puis de Barkhane. Son départ avait laissé la zone aux FAMA et à la MINUSMA. Jusqu’à l’été-automne 2023, ces entités militaires fonctionnaient sur le modèle d’une coexistence pacifique, prévue par l’Accord international d’Alger de 2015. Une présence des FAMA (parfois mêlés à d’anciens rebelles) dans les camps, avec la MINUSMA comme force tampon et garante de la bonne entente. Ce n’était pas la paix idéale, mais une cohabitation tout de même pacifique , comparée à la période pré-2015 ou à celle qui a suivi plus explosives.
Tout a basculé quand la junte, le 25 janvier 2024, a dénoncé l’Accord d’Alger et choisi la solution militaire exclusive. Ce qui était un équilibre difficile mais gérable est devenu une confrontation directe.
Jusqu’à cette date, malgré toutes ses insuffisances, l’accord maintenait un équilibre, même, fragile. Une coexistence mi-figue , mi-raisin, certes, mais fonctionnelle : présence des FAMA, mécanismes de coordination, rôle de tampon de la MINUSMA, intégration progressive des ex-combattants.
Ces lieux – Kidal, Tessalit, Amachache, Aguelhok – sont passés du statut d’espaces de compromis à celui d’objectifs de conquête. Avant cette rupture, les FAMA n’étaient pas une armée vaincue . Les anciens rebelles n’étaient plus seulement vus comme des ennemis : ils étaient des partenaires signataires, appelés à entrer dans les mécanismes de sécurité, de désarmement, de réintégration et de gouvernance locale. Cet équilibre acquis de haute lutte et maintenu au prix de nombreuses tractations et d’immenses sacrifices, la junte l’a brisé, unilatéralement, par pur orgueil et par goût de la revanche.
L’accord ne garatissait pas la paix comme espéré mais préservait de l’escalade longtemps redoutée. Une coexistence fragile, une paix imparfaite, certes, mais l’essentiel , encore une fois, était assuré : présence des FAMA, mécanismes de coordination, rôle de tampon de la MINUSMA, intégration progressive des ex-combattants.
Le résultat alors obtenu suscite maintenant que la situation s’est fortement dégradée un sentiment de nostalgie.
Les camps qui incarnaient hier la présence de l’État — Kidal, Tessalit, Amachache, Aguelhok — ne sont plus des positions militaires. Ce sont des vestiges d’une stabilité perdue et les symboles d’une ruine totale.
La conséquence directe de toutes les transgressions de la junte est la flopée de défaites cuisantes.
Kidal est tombé. Il s’ensuivit l’encerclement de Tessalit-Amachache et d’Aguelhok. Un engrenage qui ne permet pas un approvisionnement des troupes combattantes.
Toutes les voies logistiques sont passées sous contrôle ennemi. Des mercenaires russes et des soldats maliens , donc, sont obligés de lever le drapeau blanc , afin de d’aller trouver refuge ailleurs. La destination choisie? Gao. Une ville déjà, surpeuplée avec sur-effectif militaire, saturée par tous les replis successifs des bases abandonnées, et dont les voies d’approvisionnement sont elles-mêmes sous la menace constante de l’ennemi.
Aujourd’hui, avec ces défaites consécutives, les FAMA n’ont plus aucune présence militaire significative dans tout le Nord. C’est un euphémisme, car en réalité, il n’y a plus personne sur la ligne de front.
La guerre n’a pas été gagnée, malgré les promesses et les effets de manche, toutes les victoires revendiquées et proclamées à la face du monde. Au contraire, la junte malienne connaît aussi son waterloo, à la différence que ce n’est pas un empereur qui a été contrarié dans ses plans et ses prévisions, ce sont des officiers d’opérette qui mordent la poussière.
Pour une salve de slogans au ton martial, à cause de l’obstination à rejeter les offres de dialogue et à s’opposer à tout compromis, la junte se fondant sur l’illusion de reconquête totale, a sacrifié des vies, des ressources et sapé le peu stabilité qui subsistait. Elle a transformé une cohabitation litigieuse en une déflagration générale. Elle a offert sur un plateau aux groupes armés ce qu’ils n’auraient jamais osé espérer : le contrôle effectif de l’Adrar des Ifoghas, des axes stratégiques et une victoire symbolique retentissante.
L’histoire retiendra que la « solution militaire exclusive » n’a pas restauré l’autorité de l’État. Elle l’a enterrée. Définitivement. Dans les dunes de sables de Tessalit, d’Amachache et d’Aguelhok.
Dans le vacarme des discours démagogiques, frémit une vérité , sans fard ni appel : ce n’est pas seulement une bataille qui a été perdue. C’est un choix stratégique désastreux, dicté par l’amour-propre compulsif et un souverainisme sourcieux qui se retourne contre ceux qui ont surestimé leur force, leur génie et ont voulu imposer au monde entier leur suprématie et leur tyrannie.
Un pêché d’orgueil congénital et fatal.
Leave a comment