La Rédaction | Lementor.net
Plus de quinze ans ont passé. La Côte d’Ivoire a refermé officiellement les plaies les plus visibles de sa crise post-électorale. Laurent Gbagbo a été acquitté par la CPI, est rentré au pays, a fondé un parti, tenu un congrès, reconduit sa présidence. Et pourtant, les questions qui ont déchiré le camp Gbagbo au moment le plus crucial de son histoire restent sans réponse publique satisfaisante. Pourquoi des hommes qui avaient tout partagé avec lui ont-ils choisi de partir ? Que s’est-il réellement passé dans les cercles internes du FPI entre novembre 2010 et avril 2011 ? Mamadou Koulibaly, l’ancien président de l’Assemblée nationale et l’un des principaux idéologues du régime, vient de donner sa version des faits. Et elle est édifiante.
C’est lors d’un échange avec des membres de la diaspora ivoirienne en France, dont les images ont circulé largement sur les réseaux sociaux, que l’ancien maire d’Azaguié a choisi de parler. Pas dans un livre, pas dans un entretien accordé à un grand média. Devant des Ivoiriens de l’étranger, dans ce format plus intime qui libère parfois une parole que les tribunes officielles contraignent. Il a parlé avec la précision d’un constitutionnaliste et la lassitude d’un homme qui a longtemps porté en silence un désaccord que l’histoire finissait par lui réclamer.
La fracture, selon lui, est née dans les heures qui ont suivi le second tour de la présidentielle de novembre 2010. Le Conseil constitutionnel venait de rendre ses décisions. Laurent Gbagbo avait introduit un recours qui, selon l’interprétation retenue par l’institution, avait pour effet de retirer à la Commission électorale indépendante ses prérogatives de proclamation des résultats. Pour Mamadou Koulibaly, cette interprétation ne tenait pas juridiquement. La loi, dit-il, n’imposait à la CEI que de transmettre les procès-verbaux dans un délai de trois jours. Elle ne lui interdisait pas de proclamer les résultats au-delà de ce délai. Et aucune disposition constitutionnelle, à ses yeux, ne permettait au Conseil constitutionnel de se substituer aux compétences d’une autre institution républicaine.
Ce débat juridique n’est pas abstrait. Il est au cœur de tout ce qui s’est ensuivi. Si la CEI avait le droit de proclamer les résultats qu’elle avait compilés, alors la proclamation d’Alassane Ouattara comme vainqueur par Youssouf Bakayoko avait une base légale que le recours de Laurent Gbagbo ne pouvait pas effacer. Si elle n’avait pas ce droit, alors la décision du Conseil constitutionnel proclamant Gbagbo élu après l’annulation des résultats dans plusieurs départements du nord avait une légitimité institutionnelle. Mamadou Koulibaly a choisi son camp dans ce débat, et il l’a fait clairement : celui du légalisme strict, contre une interprétation des textes qu’il qualifie d’infondée.
Il va plus loin. Il affirme avoir proposé une troisième voie que ses compagnons politiques ont refusée. Face aux accusations de fraude et aux irrégularités dénoncées par les deux camps pendant le scrutin, sa proposition était l’annulation totale du vote et l’organisation d’une nouvelle élection. Une solution douloureuse politiquement, mais conforme selon lui aux dispositions légales et seule capable de préserver la crédibilité des institutions. Cette option n’a pas été retenue. Le camp Gbagbo a choisi de s’accrocher à la proclamation du Conseil constitutionnel. Et Mamadou Koulibaly a compris à ce moment-là, dit-il, que les choix opérés s’éloignaient des principes qu’il défendait.
La suite, tout le monde la connaît. La crise post-électorale s’est transformée en conflit armé. Plus de 3 000 morts selon les Nations Unies. L’intervention de l’ONUCI et des forces françaises. La capture de Laurent Gbagbo le 11 avril 2011. Et Mamadou Koulibaly, qui assurait l’intérim à la tête du FPI, qui finit par quitter définitivement le parti pour fonder Lider, son propre mouvement politique, dont il est toujours le président.
Ce qui rend cette prise de parole particulièrement significative aujourd’hui, c’est son timing. Elle intervient quelques jours après le premier congrès ordinaire du PPA-CI, marqué par les sanctions, les radiations et les tensions internes. Le mouvement gbagboïste traverse une période de remise en question profonde. Les cadres qui l’avaient construit avant 2010 se dispersent, se taisent ou, comme Mamadou Koulibaly, choisissent enfin de raconter ce qu’ils ont vécu de l’intérieur. Ces témoignages, aussi tardifs soient-ils, appartiennent à l’histoire de la Côte d’Ivoire. Ils méritent d’être entendus pour ce qu’ils sont : des pièces d’un puzzle que ce pays n’a pas encore fini d’assembler.
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