La Rédaction | Lementor.net
L’histoire retiendra que cela s’est fait en quatre jours. Vendredi 22 mai : Ousmane Sonko est limogé de la primature par Bassirou Diomaye Faye. Mardi 26 mai : Ousmane Sonko est élu président de l’Assemblée nationale du Sénégal avec 132 voix sur 133 exprimées. Entre ces deux dates, la politique sénégalaise a vécu l’une des séquences les plus denses et les plus imprévisibles de son histoire récente. Et ce qu’elle a produit est une situation institutionnelle inédite dont le cadre juridique définitif n’est pas encore arrêté.
La séquence mérite d’être racontée dans son ordre chronologique exact.
Dès le lendemain du limogeage, El Malick Ndiaye, qui présidait l’Assemblée nationale depuis décembre 2024, démissionne. Sobre, invoquant l’intérêt supérieur de la nation, il libère le perchoir. En pratique, c’est Pastef qui organise le terrain pour Sonko. Simultanément, les 130 députés du groupe parlementaire Pastef décident de réintégrer Sonko dans ses fonctions de député en activant l’argument juridique développé par son défenseur Me Demba Ciré Bathily : le mandat n’a jamais été démissionné, seulement suspendu pendant la durée des fonctions gouvernementales. La suspension ayant pris fin avec le limogeage, le mandat reprendrait automatiquement.
L’opposition parlementaire refuse cette lecture. Les groupes Takku Wallu Sénégal, Jàmm ak Njariñ et leurs alliés dénoncent une opération inconstitutionnelle. Ils boycottent la séance du 26 mai. Leur absence permet à Pastef d’organiser l’élection sans obstacles procéduraux majeurs. Sur 133 votants, 132 voix pour Sonko. Une abstention. Zéro contre. Sonko prononce un discours inaugural sobre, rend hommage à El Malick Ndiaye et prend les commandes du Parlement.
Parallèlement, et c’est là le point que beaucoup de commentateurs ont mal lu, le président Diomaye Faye saisit le Conseil constitutionnel pour lui demander son avis sur la légalité de la réintégration de Sonko à l’Assemblée. Cette saisine est toujours en cours. Le Conseil constitutionnel n’a pas encore rendu ses conclusions au moment où ces lignes sont écrites. Il n’a pas débouté le président. Il n’a pas validé la position de Pastef. Il examine la question. Sa décision, quand elle viendra, aura une portée considérable sur la légitimité institutionnelle de la présidence de Sonko à l’Assemblée.
Cette nuance est fondamentale. Sonko est élu president de l’Assemblée nationale par les faits. Mais la régularité juridique de son retour comme député, condition préalable à cette élection, fait l’objet d’une saisine présidentielle devant la plus haute juridiction constitutionnelle du pays. Deux réalités coexistent en ce moment au Sénégal : un fait politique accompli et une question juridique non tranchée. L’une n’annule pas l’autre. Mais leur coexistence crée une incertitude institutionnelle que le Sénégal devra résoudre.
Ce qui se joue dépasse la querelle personnelle entre deux hommes. C’est une question fondamentale sur la séparation des pouvoirs dans un régime présidentiel à dominante exécutive. Avec Sonko au perchoir et Pastef majoritaire à l’Assemblée, le contre-pouvoir législatif devient un contre-pouvoir actif, dirigé par quelqu’un qui a des raisons personnelles et politiques précises d’exercer cette fonction à plein régime face à un exécutif qui vient de le limoger.
Pour le nouveau Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo, la situation est inconfortable dès sa prise de fonctions. Il devra se présenter devant une Assemblée présidée par l’homme qu’il remplace, dans un délai de trois mois prévu par la Constitution, pour un débat d’investiture qui s’annonce particulièrement tendu. Sonko interrogeant le successeur de Sonko sur le programme du gouvernement de l’homme qui a évincé Sonko. La symétrie est parfaite et la scène sera politique dans tous les sens du terme.
Diomaye Faye a également convoqué un Dialogue national du 28 mai au Centre International de Conférences Abdou Diouf, consacré aux réformes politiques, institutionnelles et électorales. La lecture de ce geste est double. Il peut être vu comme une volonté sincère de recoller les morceaux d’un paysage politique fragmenté. Il peut aussi être lu comme une tentative de reprendre la main sur un agenda institutionnel que Sonko a partiellement capturé en prenant le perchoir.
La décision du Conseil constitutionnel, quand elle viendra, sera le vrai arbitrage de cette crise. Si les juges estiment que la réintégration de Sonko est conforme à la Constitution et au règlement intérieur de l’Assemblée, sa présidence sera juridiquement validée et le débat se déplacera entièrement sur le terrain politique. Si les juges estiment que la réintégration était irrégulière, la situation deviendra d’une complexité institutionnelle que le Sénégal n’a jamais connue : un président d’Assemblée dont l’élection serait entachée d’irrégularité constitutionnelle.
Dans les deux cas, le Sénégal entre dans une période politique sans précédent. Pas instable au sens des crises qui font basculer les régimes. Mais profondément tendue par la coexistence de deux ambitions présidentielles au sein du même bloc politique, dans deux institutions qui se feront face jusqu’en 2029. La démocratie sénégalaise ne vacille pas. Ses équilibres internes se redistribuent en temps réel. Et le continent entier regarde.
Leave a comment