La Rédaction | Lementor.net
La Coalition des forces pour la République vient de recruter une pièce rare sur l’échiquier de l’opposition malienne en exil. Hamma Ag Mahmoud, ancien préfet de quatre régions administratives du Mali sous le régime du général Moussa Traoré et ancien cadre du Mouvement national de libération de l’Azawad, a officiellement annoncé depuis la Mauritanie son ralliement au mouvement dirigé par l’imam Mahmoud Dicko. Un nom qui porte en lui toutes les contradictions du Mali : la loyauté à l’État d’un côté, la tentation séparatiste de l’autre, et désormais la posture de l’opposant en exil qui appelle sa nation à résister pacifiquement.
Pour comprendre ce que représente ce ralliement, il faut saisir ce qu’est devenue la CFR depuis sa création en décembre 2025. L’imam Mahmoud Dicko, figure religieuse qui avait été l’un des principaux catalyseurs des manifestations populaires ayant précédé le coup d’État d’août 2020 contre Ibrahim Boubacar Keïta, a progressivement compris que sa popularité de la rue ne lui suffirait pas à peser sur la junte depuis Bamako. Il a choisi l’exil, et depuis cet exil, il tente de fédérer autour de la CFR une opposition malienne dispersée, divisée sur les méthodes mais convergente sur l’objectif : mettre fin à la transition militaire, obtenir le retour à l’ordre constitutionnel et promouvoir un dialogue national inclusif que les colonels Goïta et Camara ont jusqu’ici refusé d’organiser selon les termes que leurs opposants jugent acceptables.
Hamma Ag Mahmoud apporte à cette coalition quelque chose que les intellectuels en exil et les anciens partisans de l’ordre civil ne peuvent pas lui offrir : une crédibilité dans le monde touareg et un réseau dans les régions du nord que quarante ans de vie administrative et politique lui ont construits. Avoir dirigé Sikasso, Gao, Tombouctou et Ségou comme préfet, c’est avoir administré à la fois le sud agricole et le nord saharien dans leurs réalités les plus concrètes. C’est savoir lire une situation sécuritaire depuis le terrain, pas depuis les analyses des capitales. Et avoir rejoint le MNLA en 2012 puis participé aux négociations ayant conduit à l’accord de paix d’Alger en 2015, c’est avoir une mémoire des processus de dialogue que peu d’acteurs politiques maliens en exil peuvent revendiquer.
Sa lecture du Mali est sévère et sans complaisance envers quiconque. Les échecs politiques successifs ont nourri les rébellions et fragilisé la sécurité du pays, a-t-il déclaré depuis Nouakchott. Ce n’est pas seulement une critique de la junte. C’est une charge contre toute la classe politique malienne depuis l’indépendance, celle qui a alterné promesses de démocratie et pratiques prédatrices, faisant de la gouvernance défaillante le carburant de toutes les crises sécuritaires. Hamma Ag Mahmoud n’épargne pas les partis civils dont certains membres siègent aujourd’hui dans les organes de la transition. Il appelle un chat un chat.
Ce qui rend sa position particulièrement intéressante et particulièrement controversée à la fois, c’est son soutien à une ligne que la communauté internationale regarde avec malaise : le dialogue avec tous les groupes armés, y compris le JNIM affilié à Al-Qaïda et le Front de libération de l’Azawad. La CFR assume cette position. Hamma Ag Mahmoud l’assume personnellement. Pour eux, il n’existe pas de solution militaire au problème malien. Chaque opération qui tue des jihadistes en produit dix autres dans les villages endeuillés et humiliés. Seule l’inclusion politique, seule la bonne gouvernance capable d’offrir des perspectives aux jeunes des régions marginalisées, peut endiguer durablement ce que la balle ne fait que déplacer.
Cette thèse n’est pas absurde intellectuellement. Elle est partagée par une partie de la communauté des chercheurs qui travaillent sur le Sahel. Mais elle se heurte à une réalité opérationnelle que ses défenseurs peinent parfois à intégrer : dialoguer avec le JNIM, c’est donner à une organisation qui a revendiqué des milliers de morts civils une légitimité politique qu’elle n’a pas cherchée par les urnes mais par la violence. Et c’est envoyer un signal aux populations victimes de ces attaques que leur souffrance est monnayable contre des concessions politiques. La ligne est fine entre la pragmatique nécessité du dialogue et la validation de la terreur comme mode d’accès à la table des négociations.
Ce ralliement intervient dans un contexte où la junte malienne est plus fragilisée qu’elle ne l’a jamais été depuis le coup d’État de 2020. Les attaques du 25 avril ont frappé simultanément sept villes, tué le ministre de la Défense Sadio Camara et exposé l’incapacité croissante d’Africa Corps et des FAMA à protéger le territoire. La rhétorique souverainiste qui avait servi de ciment idéologique à la transition se fissure sous le poids des corps qui s’accumulent et des régions qui s’enfoncent dans la famine. C’est dans cette fissure que la CFR tente de s’installer, en proposant une alternative politique que la junte ne peut pas ignorer indéfiniment.
Reste la question de la capacité d’action réelle d’une coalition en exil dont aucun membre ne peut rentrer au Mali sans risquer l’arrestation immédiate. L’imam Dicko est à Paris. Hamma Ag Mahmoud est à Nouakchott. D’autres figures de la CFR sont à Dakar, à Bruxelles, à Washington. Cette diaspora politique a les mots, les réseaux et la légitimité historique. Elle n’a pas les pieds sur le sol malien. Et dans un pays où la politique se joue encore largement dans les cours des grandes familles de Bamako, dans les mosquées de Mopti et dans les assemblées villageoises du Sahel, l’exil est un luxe qui coûte cher en ancrage.
Ce que la CFR cherche à construire, c’est une pression internationale suffisante pour contraindre la junte à ouvrir le jeu politique. Une pression qui passerait par les chancelleries occidentales, les organisations régionales et l’opinion publique africaine. Hamma Ag Mahmoud, avec son parcours qui traverse toutes les lignes du Mali contemporain, est un argument de crédibilité supplémentaire dans cette stratégie de légitimation internationale. Sa valeur n’est pas dans la rue. Elle est dans les salles de réunion où les dossiers maliens se discutent à huis clos.
Le Mali brûle. La CFR parle depuis l’étranger. Et la junte gouverne depuis Bamako avec la certitude de ceux qui ont les armes, en espérant que le temps joue pour eux. Cette équation-là, au regard de ce que les chiffres sécuritaires montrent depuis deux ans, est de moins en moins évidente.
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