Par la rédaction | Lementor.net
La Tabaski est passée. Les prières ont eu lieu. Les familles se sont retrouvées. Et partout en Afrique de l’Ouest côtière, des millions de ménages ont payé leur mouton plus cher que jamais, quand ils ont pu en trouver un. Ce que la fête de cette année a révélé, sous les habits de la ferveur religieuse et de la solidarité familiale, c’est la fragilité structurelle d’un système d’approvisionnement en bétail qui dépend à 70 ou 80% de corridors sahéliens que la violence jihadiste et les décisions souverainistes des juntes militaires ont progressivement démantelé.
Le déclencheur immédiat est connu. Le 8 mai 2026, trois ministères burkinabè ont signé un arrêté interministériel suspendant les exportations de bétail vivant. Entrée en vigueur le 11 mai, cette décision a coupé d’un seul trait la principale source d’approvisionnement en ovins de la Côte d’Ivoire, du Ghana, du Togo, du Bénin et du Nigeria. Quelques semaines seulement avant la Tabaski. Dans des marchés où les stocks s’accumulent sur deux à trois semaines avant la fête, le timing a été brutal.
Mais le Burkina n’est que le dernier acte d’une dégradation qui s’étale sur plusieurs années. Le Mali, en guerre totale depuis les attaques du 25 avril 2026 sur sept villes simultanément, n’exporte plus rien ou presque. Les convois qui tentent de descendre vers le sud sont régulièrement attaqués sur les axes Bamako-Abidjan et Bamako-Accra. Des dizaines de transporteurs ivoiriens, ghanéens et béninois ont subi des pertes matérielles et humaines sur ces corridors. Beaucoup ont renoncé. Le Niger avait déjà restreint ses exportations lors de la Tabaski 2025. Cette année, ses volumes disponibles étaient insuffisants pour compenser les déficits burkinabè et maliens.
Le résultat dans les marchés a été immédiat et brutal. En Côte d’Ivoire, les prix des ovins ont bondi de 15 à 25% selon les espèces et les tailles par rapport à la Tabaski 2025, déjà plus chère que la précédente. Un mouton de taille moyenne qui coûtait 60 000 à 70 000 FCFA l’an dernier s’est négocié entre 80 000 et 100 000 FCFA cette année dans les marchés abidjanais. Les béliers de grande taille ont dépassé les 200 000 FCFA. Au Nigeria, premier marché de bétail d’Afrique de l’Ouest par le volume, les prix ont augmenté de 30% dans les grandes villes du nord et du centre. Au Ghana, la situation a été aggravée par la fermeture partielle du corridor terrestre avec le Burkina. Au Togo et au Bénin, des marchés habituellement approvisionnés par les éleveurs sahéliens ont affiché des pénuries que la production locale n’avait pas la capacité d’absorber.
Ce qui rend cette crise particulièrement préoccupante, c’est qu’elle n’est pas conjoncturelle. Elle est le produit d’une accumulation de facteurs structurels qui ne se résoudront pas avec le retour du calme politique dans un pays ou l’autre. La progression du jihadisme sahélien vers le sud ferme progressivement les corridors de transhumance que les éleveurs touaregs, peuls et haoussa empruntaient depuis des siècles pour descendre leurs troupeaux vers les marchés côtiers. Le changement climatique dégrade les pâturages du Sahel, réduisant les volumes disponibles à l’exportation. Les nouvelles politiques souverainistes des pays sahéliens, qui veulent valoriser leur bétail sur place plutôt que de l’exporter sur pied, réduisent durablement les volumes accessibles aux pays côtiers. Et les pays côtiers eux-mêmes n’ont pas investi suffisamment dans leurs propres filières d’élevage pour réduire leur dépendance.
Les gouvernements ont géré la crise de cette année avec les outils disponibles. La Côte d’Ivoire a mobilisé les autorités religieuses pour orienter les fidèles vers le bétail local. Le Niger a maintenu des exportations partielles. Des dispositifs de vente officiels ont été mis en place dans les communes abidjanaises. Ces mesures ont permis d’éviter la pénurie totale. Elles n’ont pas empêché la flambée des prix.
La vraie réponse à ce problème est un investissement massif dans les filières d’élevage nationales des pays côtiers, combiné à une diversification des sources d’approvisionnement vers des pays comme le Tchad, la Centrafrique ou même des éleveurs de la sous-région est-africaine, et à une réflexion collective dans le cadre de la CEDEAO sur les mécanismes de sécurisation des corridors de transhumance face à la montée des violences.
Cette Tabaski 2026 a été belle, comme toutes les Tabaski. Elle a aussi été le révélateur d’une vulnérabilité alimentaire et économique que les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest ne peuvent plus se permettre d’ignorer jusqu’à la prochaine fête.
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