Par la rédaction | Lementor.net
Il y a une statistique que les économistes citent rarement mais qui devrait figurer dans tous les rapports sur la croissance africaine : chaque femme qui meurt en accouchant représente une perte économique, familiale et communautaire dont les effets se propagent sur au moins deux générations. Une mère morte, c’est souvent des enfants déscolarisés, un ménage appauvri, une communauté fragilisée. La santé maternelle n’est pas une question humanitaire séparée du développement économique. C’est une variable centrale de la croissance à long terme. C’est le raisonnement qui a conduit l’UNFPA et la Banque Africaine de Développement à signer en marge des Assemblées annuelles de Brazzaville un accord de partenariat stratégique qui, pour la première fois, institutionnalise ce lien entre santé reproductive et développement économique dans une architecture de financement commune.
L’accord répond à une réalité que les chiffres continentaux rendent incontestable. L’Afrique subsaharienne représente environ 66% des décès maternels mondiaux, avec un taux de mortalité maternelle de 545 pour 100 000 naissances vivantes, soit cinquante fois plus que dans les pays à revenu élevé. Dans certaines zones rurales d’Afrique de l’Ouest, dont des régions de la Côte d’Ivoire, ce taux monte à plus de 700 pour 100 000. Ces femmes ne meurent pas de maladies incurables. Elles meurent d’hémorragies post-partum que du matériel médical basique peut prévenir, d’infections que des antibiotiques à faible coût peuvent traiter, de complications de l’hypertension que des sages-femmes formées peuvent détecter. Elles meurent de sous-investissement.
C’est ce sous-investissement que l’accord UNFPA-BAD entend corriger en articulant deux logiques de financement qui s’ignoraient trop souvent. L’UNFPA apporte son expertise technique, ses réseaux de terrain dans les communautés, ses programmes de formation des accoucheuses et ses mécanismes de sensibilisation dans les zones rurales reculées. La BAD apporte sa capacité à mobiliser des financements à grande échelle, ses instruments de prêts souverains, ses garanties partielles et ses mécanismes d’effet de levier sur les investisseurs privés. Ensemble, ils peuvent financer ce que ni l’un ni l’autre ne pouvait financer seul : des systèmes de santé maternelle résilients, depuis la construction des maternités rurales jusqu’à la formation des personnels soignants, en passant par les chaînes d’approvisionnement en médicaments essentiels.
Le partenariat s’inscrit dans une approche qui dépasse la santé maternelle au sens strict. Il couvre l’ensemble de la santé sexuelle et reproductive, incluant la planification familiale, les soins prénataux et postnataux, la lutte contre les mutilations génitales féminines et les mariages précoces. Cette approche globale est la bonne. On ne réduit pas la mortalité maternelle sans agir simultanément sur les déterminants sociaux qui exposent les femmes africaines à des grossesses non désirées, à des accouchements sans assistance qualifiée et à des maternités sans équipement adéquat.
Pour la Côte d’Ivoire, dont le ministère de la Santé vient de présenter à Genève le Compact Santé intégré au Plan National de Développement Sanitaire 2025-2030, ce partenariat UNFPA-BAD représente une opportunité concrète. Abidjan est l’un des premiers portefeuilles de la BAD sur le continent. Si les instruments développés dans le cadre de cet accord sont déployés en priorité dans les pays où la BAD est déjà fortement engagée, la Côte d’Ivoire peut en être un bénéficiaire direct, notamment pour ses régions du nord et de l’ouest où les indicateurs de santé maternelle restent les plus préoccupants.
Ce qui rend cet accord historiquement significatif, c’est qu’il reconnaît officiellement, au niveau des deux plus grandes institutions de développement humain et économique du continent, que la santé des femmes et la croissance économique ne sont pas deux agendas séparés. Ils sont le même agenda. Le financement du développement africain qui ignore la mortalité maternelle construit sur des fondations fragiles. Celui qui en fait une priorité investit dans le capital humain le plus durable qui soit : les mères qui élèvent les générations de demain.
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