Par la rédaction | Lementor.net
Il y a des basculements statistiques qui ressemblent à des révolutions tranquilles. Celui annoncé le 25 mai à Brazzaville en marge des Assemblées annuelles de la BAD en est un. L’Indice d’industrialisation de l’Afrique 2025, publié par le Groupe de la Banque africaine de développement, place désormais le Maroc en première position du classement industriel africain, devant l’Afrique du Sud, longtemps considérée comme la principale puissance manufacturière du continent. Pour la première fois depuis que ces indicateurs existent, Rabat devance Pretoria. Une hégémonie sud-africaine installée depuis des décennies vient de prendre fin.
Les chiffres sont étroits mais hautement symboliques : le Maroc obtient en 2024 un score de 0,8415, devant l’Afrique du Sud qui atteint 0,8396. Deux centièmes de point. Mais derrière cet écart minuscule se cache une transformation profonde et méthodique engagée sur plusieurs décennies.
Le rapport de la BAD souligne que le Maroc figure désormais parmi les rares économies africaines ayant réussi à articuler politique industrielle, logistique portuaire, intégration commerciale et attractivité internationale. Cette convergence lui permet de s’imposer comme l’un des principaux centres manufacturiers africains dans l’automobile, l’aéronautique, les phosphates transformés et plusieurs métiers industriels connectés aux marchés européens.
Le port de Tanger Med en est l’emblème le plus visible. Devenu en quelques années l’un des plus grands ports à conteneurs du monde méditerranéen, il est la colonne vertébrale d’un modèle logistique qui capte les flux commerciaux entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Autour de lui, des zones industrielles intégrées ont attiré des groupes automobiles comme Renault et Stellantis, des constructeurs aéronautiques comme Safran et Bombardier, des chimistes et des transformateurs qui font du Maroc une plateforme de production réelle et pas seulement un hub de transit.
Ce changement de hiérarchie a des implications stratégiques qui dépassent la simple comparaison statistique. Il consacre l’émergence d’un pôle industriel nord-africain capable de capter une part croissante des investissements de relocalisation européens, dans un contexte où Bruxelles cherche à raccourcir ses chaînes d’approvisionnement. Le nearshoring, cette tendance des entreprises européennes à rapatrier leurs productions dans des pays proches plutôt qu’en Asie, est une aubaine que le Maroc a su saisir avec des infrastructures préparées, des accords de libre-échange actifs et une main-d’œuvre qualifiée à coût compétitif.
L’Afrique du Sud, de son côté, subit le contrecoup d’une décennie difficile. Les coupures d’électricité chroniques liées à la crise d’Eskom, les tensions sociales persistantes, la dégradation des infrastructures ferroviaires et portuaires, et une politique industrielle qui n’a pas su se renouveler à la vitesse des transformations mondiales ont progressivement érodi la compétitivité d’une base manufacturière pourtant solide. L’Afrique du Sud conserve une base manufacturière importante, mais le rapport note une baisse progressive de sa compétitivité. Le décrochage est lent mais documenté.
L’indice évalue le développement industriel de 54 pays africains sur la période 2010-2024 et relève que 41 pays ont amélioré leur score d’industrialisation, la performance continentale progressant de 6%. Mais les écarts restent importants : l’Afrique représente encore moins de 2% de la production manufacturière mondiale et seulement 1,4% des exportations manufacturières, et la valeur ajoutée manufacturière par habitant est même retombée sous ses niveaux d’avant 2014.
Ce dernier chiffre est peut-être le plus important de tout le rapport. Il dit que malgré les progrès réels, malgré le sacre marocain, malgré les 41 pays qui avancent, l’Afrique industrielle reste une promesse plus qu’une réalité à l’échelle mondiale. Moins de 2% de la production manufacturière mondiale pour un continent qui abrite 18% de la population de la planète. C’est le gouffre que la ZLECAf, les investissements en infrastructures et les politiques industrielles nationales devront combler dans les prochaines décennies.
L’un des messages les plus forts du rapport est que l’Afrique ne pourra pas réussir son industrialisation à travers des stratégies nationales isolées. Pour la BAD, la prochaine phase de transformation doit impérativement être régionale. Ce message s’adresse directement à des pays comme la Côte d’Ivoire, qui a les matières premières, les infrastructures en construction et les ambitions du PND 2026-2030, mais qui doit encore construire les filières de transformation qui lui permettraient de monter dans le classement.
La victoire marocaine est une leçon pour tout le continent. Elle montre qu’une vision industrielle portée sur le long terme, sans être déviée par les alternances politiques ni sacrifiée aux facilités de la rente, peut transformer une économie émergente en référence continentale. Elle montre aussi que la course est ouverte et que rien n’est figé. L’Afrique du Sud était première depuis la création de l’indice en 2010. Elle ne l’est plus.
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