Par Bakary Cisse | Lementor.net
La Côte d’Ivoire se classe au 10e rang des économies africaines les plus industrialisées sur la période 2010-2024, avec un score de 0,6173 sur 1, selon l’édition 2025 de l’Indice d’Industrialisation en Afrique publié par la Banque africaine de développement en collaboration avec l’Union africaine et l’ONUDI. Ce classement, présenté le 25 mai en marge des Assemblées annuelles de la BAD à Abidjan, est considérable. Il ne se lit pas comme un satisfecit de confort, mais comme une confirmation de trajectoire. Pendant deux décennies, l’industrie ivoirienne était comptabilisée parmi les économies émergentes de seconde zone, respectables mais trop dépendantes de la matière première brute pour prétendre au premier cercle continental. Ce classement dit autre chose. Il dit que la conversion s’est amorcée, que les arbitrages structurels ont produit des effets mesurables, et que le monde industriel africain se recompose.
Avant d’aller plus loin, il faut comprendre ce que ce score mesure et ce qu’il ne mesure pas. L’indice, qui couvre 54 pays sur quatorze ans, repose sur 19 indicateurs mêlant performance industrielle, exportations manufacturières, valeur ajoutée, emplois dans les secteurs de moyenne et haute technologie, déterminants directs comme l’investissement privé et les IDE, et déterminants indirects comme la gouvernance et la sécurité. Ce n’est donc pas une photographie instantanée de la puissance industrielle brute. C’est une mesure composite, pondérée sur une longue fenêtre temporelle. La Côte d’Ivoire n’a pas soudainement rattrapé l’Afrique du Sud ou l’Égypte. Elle a consolidé, sur quatorze ans, une progression que le classement enregistre avec le décalage propre aux méthodologies d’évaluation longues. Classée 14e en 2010, elle a gagné cinq rangs pour se hisser aujourd’hui parmi les dix nations africaines les plus industrialisées.
Le contexte continental révèle plusieurs paradoxes qui méritent discussion. Le Maroc occupe la première place, détrônant l’Afrique du Sud qui régnait en maître depuis plusieurs décennies. L’Égypte est troisième, la Tunisie quatrième. Maurice cinquième, l’Algérie sixième, l’Eswatini septième, le Sénégal huitième, la Namibie neuvième et la Côte d’Ivoire dixième. La présence d’Eswatini et de la Namibie devant la Côte d’Ivoire interpelle. Ces deux économies ont des PIB incomparablement plus faibles. Leur position s’explique par des structures industrielles relativement formalisées, une compétitivité exportatrice dans des niches spécifiques et une bonne gouvernance statistique, autant de facteurs que la méthodologie valorise indépendamment de la taille absolue de l’économie. C’est un avertissement méthodologique capital : le classement ne reflète pas la puissance industrielle brute, mais une performance relative normalisée.
La chute relative de l’Afrique du Sud et la progression du Maroc illustrent que même les économies industrielles consolidées peuvent reculer si elles stagnent sur leurs indicateurs de compétitivité. Sur l’ensemble du continent, 41 pays ont amélioré leur score entre 2010 et 2024, mais seuls 24 ont réellement progressé au classement. La compétition est dynamique. Le rang acquis aujourd’hui peut se perdre demain.
Le fait que la Côte d’Ivoire devance le Kenya, le Nigeria et le Ghana, deux économies longtemps considérées comme les références industrielles de l’Afrique de l’Ouest anglophone, est symboliquement fort mais analytiquement nuancé. Le Nigeria dispose d’une base industrielle absolue bien plus massive. Sa position médiocre dans le classement s’explique par une gouvernance économique défaillante, une dépendance au pétrole brut non transformé et une désindustrialisation progressive de son secteur manufacturier. Ce n’est pas la Côte d’Ivoire qui a surpassé le Nigeria en puissance industrielle. C’est le Nigeria qui s’est laissé distancer par ses propres défaillances structurelles. La nuance est fondamentale.
L’anatomie de l’industrie ivoirienne révèle une réalité contrastée. Le secteur primaire représente 14,8 % du PIB en 2024, dominé par l’agriculture. Le secteur secondaire atteint 23,7 % du PIB, centré sur l’industrie extractive, l’énergie, l’agroalimentaire et le BTP. Le secteur tertiaire, majoritaire à 61,6 % du PIB, est tiré par les télécommunications, les transports, le commerce et les services financiers. Cette part du secteur secondaire reste modeste comparée aux économies vraiment industrialisées. L’Allemagne dépasse 30 %, le Maroc atteint 28 %. Mais pour une économie qui partait d’une structure quasi-exclusivement agricole et exportatrice de matières premières brutes, l’évolution est substantielle.
Le cacao représente 35,2 % des exportations totales en valeur, soit 6,7 milliards d’euros en 2024, avec des ventes de fèves s’élevant à 3,7 milliards d’euros et de cacao transformé à 3 milliards d’euros. Ces données livrent plusieurs enseignements critiques. D’abord, le cacao reste écrasant. À lui seul, il représente plus d’un tiers des recettes d’exportation totales. C’est à la fois une force, la Côte d’Ivoire est leader mondial incontesté avec 39 % de part de marché mondial en 2024, et une vulnérabilité systémique. Une chute des cours, une crise climatique ou un boycott de grande ampleur peut ébranler l’ensemble de l’économie exportatrice. Ensuite, la transformation locale du cacao progresse mais reste incomplète. Sur 6,7 milliards d’euros de cacao exporté, environ 3 milliards correspondent au cacao transformé, soit environ 45 % de la valeur exportée en cacao. Cela signifie que plus de la moitié de la filière repart encore en fèves brutes à faible valeur ajoutée. L’objectif de 50 % de transformation locale à l’horizon 2030 est donc non seulement pertinent mais urgent.
La baisse des exportations de noix de cajou brutes de 23,8 % compensée par la hausse des ventes d’amandes de cajou de 94,9 % témoigne des efforts de transformation locale. L’anacarde brute sort moins, l’amande transformée entre davantage dans les flux d’exportation. C’est le signal d’une chaîne de valeur qui s’allonge et se densifie. L’usine ROBUST, inaugurée à Toumodi en septembre 2025 sur une superficie de six hectares, représente un investissement de 15 milliards de FCFA dans la transformation de l’anacarde et incarne concrètement cette ambition.
La révolution hydrocarburée est probablement le facteur le plus transformateur de l’industrie ivoirienne à court terme. La Côte d’Ivoire a produit 16,1 millions de barils de pétrole brut en 2024, enregistrant une hausse de 50 % par rapport à l’année précédente grâce à la mise en production du champ Baleine. La phase 2, lancée le 28 décembre 2024, a atteint des performances de 50 000 à 60 000 barils par jour contre une prévision de 35 000, représentant une performance de 43 à 72 % au-dessus des objectifs. Le consortium ENI-PETROCI-VITOL a signé le 25 mai 2026 la Décision finale d’investissement pour la troisième et dernière phase du gisement Baleine, officialisant un engagement financier de 4 milliards de dollars. À l’horizon 2028, la production nationale d’hydrocarbures atteindra 200 000 barils de pétrole brut et 450 millions de pieds cubes de gaz naturel par jour. Ces chiffres sont monumentaux. Ils posent aussi une question fondamentale : l’industrialisation basée sur les hydrocarbures est-elle une vraie industrialisation, ou un effacement de la vulnérabilité agricole par une nouvelle vulnérabilité extractive ?
La production d’or devrait passer de 58 tonnes en 2024 à 62 tonnes en 2025. À 15,4 % des exportations totales, l’or est devenu le deuxième produit d’exportation. La concentration de mines opérées par des majors internationales comme Barrick Gold, Perseus Mining et Roxgold autour des gisements du nord et de l’ouest ajoute une nouvelle dimension extractive à l’économie ivoirienne, avec les mêmes questions de transformation locale et de capture de valeur ajoutée.
Plusieurs angles morts méritent d’être exposés sans complaisance. Abidjan concentre près de 80 % de l’activité économique nationale. L’économie informelle continue de représenter plus de la moitié du PIB et plus de 90 % des emplois. Ces deux chiffres sont dévastateurs pour le narratif d’une industrialisation inclusive. Une industrialisation concentrée sur 20 % du territoire national ne crée pas une économie industrielle nationale. Elle crée un îlot industriel dans une mer d’économie informelle. La dette publique est passée de 37,2 % du PIB en 2019 à près de 60 % en 2024. Si la Côte d’Ivoire investit massivement dans ses infrastructures industrielles grâce aux revenus pétroliers et miniers, elle emprunte aussi massivement pour financer sa transformation. Ce niveau d’endettement réduit significativement les marges de manœuvre budgétaires en cas de choc externe.
Le Sénégal se hisse au 8e rang avec un score de 0,6368, légèrement supérieur à celui de la Côte d’Ivoire. Ce fait, que les discours officiels ivoiriens ont tendance à atténuer, mérite au contraire d’être analysé : qu’est-ce que Dakar fait mieux en termes de compétitivité industrielle normalisée ? La question se pose avec d’autant plus d’acuité que le Sénégal dispose d’une base industrielle absolue bien plus modeste que la Côte d’Ivoire.
L’entrée de la Côte d’Ivoire dans le Top 10 industriel africain mérite d’être célébrée avec lucidité. Elle dit que quinze années de politique économique orientée vers la transformation structurelle ont produit des résultats mesurables. Mais elle dit aussi que le travail est loin d’être accompli. La Côte d’Ivoire industrielle de 2026 reste une économie à transformation primaire, forte en agro-industrie, montante en extractive pétrolière et minière, encore émergente en manufacturier avancé. Le défi des cinq prochaines années n’est pas de monter de la dixième à la septième place dans un indice. C’est de construire une industrie ivoirienne qui produit de la valeur pour les Ivoiriens, qui forme, qui emploie, qui innove, et qui transforme la matière première en produits finis plutôt qu’en rente brute. Ce rang impose une ambition. Et l’ambition, en politique économique comme en stratégie industrielle, ne vaut que si elle est outillée, financée et gouvernée avec rigueur.
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